(8) Déjeuner entre amis

Publié le 23 décembre 2010 par Luisagallerini

A Boulâk, j'errai devant le musée du Caire, installé sur les bords du Nil dans les bureaux désaffectés de la Compagnie fluviale. Les locaux, d'anciens magasins abandonnés, me semblèrent vétustes et fort peu adaptés à l'exposition d'antiquités. Je tentai d'apercevoir à distance les richesses encore inaccessibles au public, hélas ! il me fut impossible d'apprécier avant l'heure les fruits des spectaculaires fouilles menées par Auguste Mariette. Maudissant le bâtiment décrépi qui, telle une forteresse dérisoire, me privait d'un fabuleux spectacle, je fis mon deuil à contrecœur des statues, stèles, papyrus, momies et autres trésors funéraires. Je songeai avec regret aux bijoux de la reine Aah-Hotep, à ses bagues, ses colliers en or, ses bracelets de perle et d'émail, ses boucles d'oreille... Si le musée avait ouvert ses portes, aurais-je résisté à la tentation de caresser le métal poli d'un ornement, d'essayer un collier ou de passer une bague ?

Mardi 24 février 1863, 10h du soir


Nous avons déjeuné ensemble, Guy, Louis, Henri et moi. Le temps était clément, nous étions reposés et de bonne humeur. Néanmoins, à maintes reprises, je sentis leur embarras. Je crois qu'ils n'ont pas encore réglé mon sort. De ce fait, ce fut avec soulagement qu'ils accueillirent la nouvelle de mon retour en France. D'un naturel inquiet, Guy insista pour m'accompagner jusqu'à l'embarcadère, relayé par Louis, qui s'était engagé auprès de mon père à lui ramener sa fille saine et sauve. Ils m'assurèrent qu'ils s'occuperaient de toutes les formalités afin que j'obtinsse en temps et en heure une place dans une cange convenable. Il me faudrait remonter en vapeur par le canal Mahmudieh jusqu'à la mer Méditerranée, ce qui me coûterait quelques centaines de francs, puis à Alexandrie, attendre un départ pour Marseille, les Messageries impériales françaises affrétant un vapeur tous les quinze jours. Je voyagerais environ six jours en pleine mer pour atteindre les côtes françaises. Pour que mon projet d'escapade ne fût pas compromis par leurs soins - ils ne me quitteraient, j'en étais convaincue, qu'une fois installée dans le vapeur pour Alexandrie -, j'affirmai que j'avais décidé de partir le surlendemain. Ainsi, il me suffirait de laisser une note à l'hôtel leur expliquant que finalement, je partais un jour plus tôt afin de rejoindre Alexandrie à temps pour le prochain embarquement. Je prétexterais que, par un heureux hasard, j'avais eu vent la veille au soir des horaires de la compagnie maritime et que, ne voulant pas les importuner outre mesure, j'avais résolu de partir de mon côté.

Je camouflai mes intentions derrière un sourire candide et quelques remarques naïves comme : " Vous croyez que ce n'est trop dangereux pour une femme seule de voyager sur le Nil ? ", " Connaissez-vous un remède miracle contre le mal de mer ? J'ai tant souffert lors de mon dernier voyage ! ", " Vous m'écrirez, n'est-ce pas, une fois que je serai rentrée en France ? ". Je n'avais rien à craindre, ils me croyaient. Quelques semaines à mentir ainsi auraient certainement fait de moi une manipulatrice hors pair. Par bonheur, je quitte le Caire demain, et je n'appartiendrai bientôt plus à la sordide tribu des pilleurs de tombes.

Après le repas, je m'esquivai, invoquant la nécessité de me rendre en ville pour préparer mon voyage. En réalité, je me rendis chez Saïd pour récupérer le papyrus. Le soleil était radieux. Il traquait chaque ombre, chaque encoignure, et dévastait la cité dans un flot de lumière, aveuglant des hordes d'hommes, de femmes et d'enfants qui se bousculaient dans les ruelles scintillantes. Plût au ciel que je garde en mémoire cette image du Caire, la magnificence du soleil qui transformait les boyaux les plus sordides en galeries de cristal, les êtres les plus vils en adorables chérubins, et la saleté la plus abjecte en poudre d'étoiles.

Saïd semblait préoccupé quand j'arrivai. Il me remit la copie du papyrus, accompagnée d'une traduction tracée d'une écriture ronde étonnement féminine, et de la liste du vocabulaire utilisé, afin que je puisse compléter, corriger ou traduire à mon tour le texte. Je posais la main sur la porte quand il s'exclama dans un français parfait : " Je n'ai jamais vu un papyrus comme celui-ci. Je ne sais pas d'où il vient, ni de quoi il parle exactement. Mais le Malin se cache dans ces lignes ! De cela, je suis sûr ! " Sur ces mots, il empoigna le pendentif qu'il portait autour du cou et je vis la frayeur déformer son visage exsangue. Etait-ce la peur de l'inconnu ? Il venait de l'affirmer, il n'avait jamais vu un papyrus comme celui-ci. Devais-je tenir compte de ses mises en garde ? Désappointée, je le remerciai pour ses sages conseils et lui octroyai quelques pièces supplémentaires.

Pourquoi le Malin se cache-t-il entre les lignes du papyrus? Suite au prochain épisode!