15 janvier 1861 | La Mer de Jules Michelet

Publié le 15 janvier 2011 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


  Le 15 janvier 1861 est publié à la Librairie Hachette à Paris La Mer, œuvre de Jules Michelet.

  Troisième volet d’une histoire naturelle qui comprend L’Oiseau (1856), L’Insecte (1857) et La Montagne (1868), La Mer est un grand roman prophétique qui se donne pour ambition de concilier vulgarisation scientifique et poésie. Inspiré dans son écriture par sa seconde épouse, Athénaïs Mialaret, l’historien-poète a entrepris l'écriture de La Mer en avril 1860. Réparti en quatre livres — « Un regard sur la mer », « La Genèse de la mer », « Conquête de la mer », « La Renaissance par la mer » —, La Mer, véritable encyclopédie nourrie des lectures et des connaissances du siècle, est l’œuvre d’un érudit. Mais le livre est aussi et surtout un roman de rêveries et de méditations qui prête sa voix à la « grande voix de l’Océan » (Hugo).
  Chef-d’œuvre d’art lyrique, La Mer est un véritable hymne à la vie, un « appel à la solidarité du vivant ». Et un acte de foi qui proclame que « toute vie innocente a droit au moment du bonheur ».

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LA MER

(EXTRAIT)


  La Méditerranée est belle surtout par deux caractères : son cadre si harmonique, et la vivacité, la transparence de l’air et de la lumière. C’est une mer bleue très-amère, très-salée. Elle perd par évaporation trois fois plus d’eau qu’elle n’en reçoit par les fleuves. Elle ne serait plus que sel, et deviendrait d’une âcreté comparable à la mer Morte, si des courants inférieurs, comme celui de Gibraltar, ne la tempéraient sans cesse par les eaux de l’Océan.
  Tout ce que j’ai vu de ses rivages était beau, mais un peu âpre. Rien de vulgaire. La trace des feux souterrains qu’on y trouve partout, ses sombres rochers plutoniques, ne sont jamais ennuyeux, comme les longues dunes de sable ou les sédiments aqueux des falaises. Si les fameux bois d’orangers semblent un peu monotones, en revanche, aux coins abrités, la végétation africaine, les aloès et les cactus, dans les champs des haies exquises où dominent le myrte et le jasmin, enfin des landes odorantes, sauvagement parfumées, tout vous charme. Sur votre tête, il est vrai, le plus souvent de chauves et stériles montagnes vous suivent à l’horizon. Leurs longs pieds, leurs vastes racines, qui se continuent dans la mer, se distinguent jusqu’au fond des eaux. « Il me semblait que ma barque, dit un voyageur, nageât entre deux atmosphères, eût de l’air dessus et dessous. » Il décrit le monde varié de plantes et d’animaux qu’il contemplait sous ce cristal dans les parages de Sicile. Moins heureux, sur la mer de Gênes, dans une eau aussi transparente, je ne voyais que le désert. Les sèches roches volcaniques du rivage, avec leurs marbres noirs, ou d’un blanc encore plus lugubre, me représentaient au fond du brillant miroir des monuments naturels, comme des sarcophages antiques, des églises renversées. J’y croyais voir parfois tels aspects des cathédrales de Florence ou de Pise. Parfois aussi, il me semblait voir des sphinx silencieux, des monstres innommés encore, baleines ? éléphants ? je ne sais, des chimères et d’étranges songes ; mais, de vie réelle, aucune.
  Telle qu’elle est, cette belle mer, avec ces climats puissants, elle trempe admirablement l’homme. Elle lui donne la force sèche, la plus résistante ; elle fait les plus solides races. Nos hercules du Nord sont plus forts, peut-être, mais certainement moins robustes, moins acclimatables partout, que le marin provençal, catalan, celui de Gênes, de Calabre, de Grèce. Ceux-ci, cuivrés et bronzés, passent à l’état de métal. Riche couleur qui n’est point un accident de l’épiderme, mais une imbibition profonde de soleil et de vie. Un sage médecin de mes amis envoyait ses clients blafards, de Paris, de Lyon, prendre là des bains de soleil ; lui-même s’y exposait sur un rocher des heures entières. Il ne défendait que sa tête, et pour tout le reste acquérait le plus beau teint africain.
  Les malades vraiment malades iront en Sicile, à Alger, à Madère, aux Canaries. Mais la régénération des faibles, des fatigués, des pâles populations urbaines, se fera peut-être mieux dans les climats moins égaux. Elle doit être attendue surtout des pays qui ont donné la plus haute énergie du globe, — et la race de silex, fine, aiguisée, indestructible, des Colomb et des Doria, des Masséna, des Garibaldi.

Jules Michelet, « La renaissance par la mer » in La Mer, Éditions Gallimard, Collection folio, 1983, pp. 288-289-290.


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■ Voir aussi ▼

→ (sur Terres de femmes) 26 janvier 1861 | Gustave Flaubert à Jules Michelet (lettre écrite au lendemain de la publication de La Mer)
→ (sur publie.net) La Mer de Jules Michelet en version numérique



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