Monsieur Chauderon.

Publié le 05 février 2011 par Douce58


       Je reviens au lycée Arago pour parler de deux professeurs encore.

       Monsieur Chauderon était mon professeur d’allemand. J’en eus un autre au cours de mes études secondaires, mais c’est lui qui me marqua le plus et son exemple fut déterminant dans le choix de ma profession future, puisque je devais devenir germaniste, moi aussi. Monsieur Chauderon était sec, assez grand, mais il accentuait sa taille en se tenant toujours très droit. Sa tête était étrange : un visage taillé à coups de serpe, une bouche mince, les joues bleues d’une barbe pourtant soigneusement rasée, mais très drue. Il y avait toujours un peu d’humidité dans la petite rigole entre la base de son nez et sa lèvre supérieure. Ses cheveux, très noirs et raides, étaient taillés obliquement sur la nuque. Ce physique sévère et même intimidant au premier abord était pourtant compensé par des yeux, où se lisaient l’indulgence, l’ironie bienveillante et l’humour.  Car ce professeur élégant, portant chapeau mou et gants de cuir glacé, savait mettre dans son enseignement, d’ailleurs irréprochable, une touche de fantaisie et de théâtralité.  Dans son cours, rien de rigide, d’empesé.  Des phrases courtes, claires, solidement charpentées.  Des études de poèmes vivantes, respectueuses des textes, évitant toute dissection pédante et superflue.  Il avait, posé sur sa chaire, un énorme dossier, fruit de longues années de travail, qu’il consultait régulièrement et dont il extrayait, à point nommé, tel texte d’appoint ou tel complément de cours.
      C’est Monsieur Chauderon qui donna vie et relief pour moi aux poèmes de Goethe :  Der König in Thule,  Der Sänger,   Heidenröslein .*      Quand il rendait les compositions, il ménageait après la note de l’élève un petit silence, qu’il brisait par un « Platz ! »** tonitruant, pour donner son classement.  Après un nouveau silence, il révélait le nom inscrit sur la copie.  A chaque fois, je sursautais, croyant qu’il énonçait vigoureusement (de quoi m’étais-je rendu coupable ?) mon patronyme.  Ma réaction devait l’amuser et le culpabiliser aussi quelque peu, car il me jetait alors un coup d’œil en coin par-dessus ses lunettes et esquissait un sourire qui semblait signifier : « N’aie pas peur, ce n’est pas encore ta copie, mais elle n’est pas loin dans le classement ». Et de fait, j’avais de bonnes notes avec Monsieur Chauderon et, plus d’une fois, il n’y avait aucun suspense, car mon « Platz » portait le numéro un.
*  Le Roi de Thulé ,  Le Chanteur ,  Petite Rose de la Lande .**  rang, place.