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Maryline

Publié le 11 février 2011 par Banalalban

Elle ouvre la porte à battants du magasin dans lequel il n’y avait

Ni client ni cliente ni vendeur ni vendeuse ni patron ni patronne ni homme ni femme ni garçon ni fille ni visa ni visage ni pile ni face ni content ni mécontent ni ouvre-boîte ni ouvre-bouteilles ni ni ni ni

Elle regardait les habits sans plus grande conviction ni choix au préalablement préétabli

Elle cherche

Elle se cherche

Elle sait qu’elle est là

Elle sait qu’elle est là quelque part

Elle sait qu’elle est là quelque part et commence à chercher

Elle sait qu’elle-même est là quelque part et se met en quête d’elle-même

Elle regarde partout alors que dans le magasin il n’y a personne

Ni cheval ni chien ni morsure ni chat ni hamster ni violons d’ingres ni ni ni ni

Elle n'est obscène comme un masque 

Elle s'éduque

Elle est plus que ce qu'elle ne veut boire

Elle doit bien la confesser la peine, sinon elle la noit

Elle est très reine quelque part

Et puis elle voit la porte au fond du magasin et elle sait que derrière se trouve une partie d’elle-même

À la remise, jachère

Elle se sait peinte en rouge

Elle est une sainte

Elle veut être sûre et certaine

Elle ne change pas

Elle est très saine

Elle s’approche lentement de la porte au fond du magasin

Doucement tend la main vers la poignée

Doucement tend la main vers la poignée qui lui semble brûlante

Fais jouer le penne dans la serrure silencieuse, très bien huilée

Elle a été là, là et là, très honnêtement, là où aucune femme n'est jamais allée la la la la

Elle essaye de briller

Elle boit de l'eau judicieusement placée

Entrouvre la porte

Entrouvre la porte et pénètre les ténèbres

Ses yeux fixent le mur du fond de la petite salle du magasin

Ses yeux fixent le mur du fond et s’habituent peu à peu à la nuit qui y règne

Elle entrevoit les contours

Appréhende les lignes courbes et étranges 

Comprend la réctitude des murs 

Et puis la lumière se fait aveuglante

Et elle voit

Comme on voit quelque chose qu'on ne pensait pas voir

Pas de cette façon

De cette façon qui sonne comme une consonne au milieu de voyelles

Une projection

Elle fait volte-face

Sa jupe s'enroule tout autour d'elle, remonte un peu dans le mouvement

Elle court dans le magasin vers la sortie et ses portes battantes : elle est terrifiée

Elle fait le chemin à l'envers

Elle a compris ce qu'elle a vu et elle a peur

Elle appelle son nom propre Maryline "Marilyne, Marilyne, Marilyne, Maryline"

Ses bras courent eux aussi le long de son corps, des larmes de terreur s’échappent de ses yeux en long et en large

De travers

Elle court comme une insanité qui aurait été lâchée en pâture aux lâches

Elle court jusqu’à la porte qu’elle ouvre en grands fracas, traverse le trottoir d’un pas et atteint la route

Elle finit sa course près de la voiture qu’elle n’a pas vu arriver.

Ses jambes sont fauchées de plein fouet et se rompent d’un coup net, le haut de son corps est dans un premier temps projeté contre le capot de la voiture contre lequel elle se brise en trois morceaux distincts au niveau de la colonne vertébrale, son visage s’écrase contre le pare-brise, puis, son corps et ensuite expulsé contre le macadam alors que la voiture finit par piler. Ce n’est plus elle qui percute le sol mais une sorte de pantin d’elle-même, désarticulé, qui finit sa chute, disloqué, vulnérable, contre la chaussé. Son visage se fend sur le bord du trottoir au rebord duquel il se brise la mâchoire en deux fragments maintenant rendus autonomes l’un de l’autre.  Son nez explose enfin, libéré, et étoile l’asphalte d’un sang diaphane marbré de morve. Ses yeux vitreux sentent la mort autour d’elle et voient ce qu’elle a vu dans le reflet de la porte à battants du magasin qui se referme lentement sur elle comme un dernier souffle rance.

Derrière la porte blanche, au fond du magasin, le projecteur murmure encore, solitaire et abandonné. Plus de spectateurs et pourtant le spectacle continue, comme monté en boucle. Sur l’écran on aperçoit en filigrane l’image d’une femme, le visage posé sur le sol, dans un bain de sang. bande son des klaxons.


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