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Cynthia Fleury – La Fin du Courage

Publié le 01 mars 2011 par Hugues-André Serres

Cynthia FleuryLa Fin du Courage :idea:
Á écouter en Urgence, car Excellent !

Cynthia Fleury, philosophe de formation, est chercheur à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), Research Fellow et Associate Professor à l’American University of Paris (School of Government). Ses travaux portent sur les conduites entropiques des démocraties, la réforme des institutions et des comportements, les outils de régulation démocratique et de gouvernance publique. Elle est maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris. Sa conférence porte sur “les principes, les pratiques et les pathologies des démocraties adultes” (Tronc commun/Philosophie Publique — Cours Magistral de P. Raynaud, 4&5e année ; Tronc Commun Enjeux Politiques — Cours Magistral Dominique Reynié, 2e année) et l’usage perverti ou rénové des fondamentaux démocratiques. Elle a publié plusieurs livres dont Dialoguer avec l’orient (2004, PUF), Les pathologies de la démocratie (Fayard, 2005) et Imagination, imaginaire, imaginal (PUF, 2006).

A-t-on oublié ce qu’est le courage ? Sommes nous installés dans la soumission ?

Avec La Fin du courage, son dernier ouvrage, la jeune philosophe dénonce les faux « parler-vrai » des hommes politiques et le renoncement généralisé. Mais tout n’est pas perdu. Entretien (extraits) A part les super héros des jeux vidéos ou des productions hollywoodiennes qui, aujourd’hui se montre valeureux ? Dans La fin du courage, (1) essai qui vient de paraître, la philosophe Cynthia Fleury déplore que le courage ne fasse plus vibrer les individus. Or, cette exigence, affirme l’intellectuelle de 35 ans, professeur à l’Américan University of Paris, pourrait fonder une nouvelle éthique morale qui remettrait en selle aussi bien l’homme contemporain perdu dans es élucubrations existentielles que la société.

Pourquoi notre époque serait-elle particulièrement celle de la disparition du courage ?

A leur travail ou dans leur vie quotidienne, de plus en plus d’individus désavouent ce qu’ils font mais continuent à le faire. Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? Pourquoi une telle soumission à un non ordre des choses ? La peur est telle qu’ils en oublient d’avoir recours au courage. On a cru que l’individualisme était un processus de non-contrainte, de liberté absolue. L’individu se focalise sur ses propres intérêts, délaissant l’engagement public. Livré à cette quête narcissique, il est, en fait, fortement fragilisé, rendu vulnérable par ce processus d’individualisation qui le coupe des formes collectives de défense.

On croit se sauver en succombant à de régulières petites lâchetés, en fait, il y a un prix à payer. L’émergence de ce moi décomplexé, non distancié d’avec soi-même, signe la fin du courage moral. Nous sommes les passagers clandestins de l’absence de morale. En se faufilant, l’individu pense sauver sa peau. Il fabrique sa propre érosion et sombre dans la dépression. L’érosion de soi vient de la somme de ces démissions quotidiennes. Jamais le malaise individuel n’a été à ce point lié à une déstructuration de la société. L’homme et plus largement la société, meurent pas manque de courage. Et comble du paradoxe, cet individu acculé à une mise en disposition de soi-même n’en est que plus invisible.

C’est dans le monde du travail que le manque de courage sévit, particulièrement, dite-vous !

Chaque matin, en allant travailler, un certain nombre d’individus adhèrent à un système qui désavoue les principes mêmes qui les construisent. Ils critiquent la culture de l’évaluation, les objectifs de rentabilité, le management par le harcèlement. Des puéricultrices disent : « Nous ne pouvons pas avoir seize bébés dans les bras », Les salariés de Pôle Emploi dénoncent la déshumanisation des services. Autour d’eux, de grandes entreprises gagnent de l’argent mais ferment des usines. L’homme ne résiste pas à ces logiques illogiques, à sa propre schizophrénie. Le monde du travail est donc le lieu même de l’érosion du moi et des structures collectives de résistance. A défaut de faire exploser le système, les individus se font imploser eux-mêmes. Ce sont les suicides au travail qui peuvent devenir un massacre.

Des salariés pourtant s’opposent. Dans l’Education nationale ou ailleurs, des « désobéissants » se font entendre.

Descendre dans la rue, signer des pétitions, faire la grève ou mettre en place un droit de retrait restent des actes forts. Il y a d’ailleurs plus d’actes que d’hommes courageux. Nous commettons tous, un jour, quelque acte courageux. Mais la guerre économique requiert hélas plus que des intermittents du courage. L’atomisation de tels actes ne permet pas toujours la construction d’une éthique collective du courage. C’est tout le paradoxe : il n’y a d’éthique du courage que seul. Que si nous sommes prêts à faire ce geste sacrificiel qui consiste à savoir ce que l’on peut perdre sans connaître ce qu’on peut gagner. Et, en même temps, seule l’éthique collective du courage est durable et peut nous permettre de résister.

Pourquoi cette valeur semble t-elle désuète ?

Qui enseigne le courage ? Le père, la mère, les grandes figures faisant loi. Lié à l’autorité et à l’exemplarité, le courage est donc l’inverse de l’égalitarisme ambiant. Il est perçu presque comme un geste autoritaire. Aujourd’hui, les parents se focalisent sur la réussite de leurs enfants et transmettent de moins en moins de valeurs morales. Mais le courage ne disparaît pas pour autant, il a simplement déserté le monde réel. Nous sommes vaillant dans notre imaginaire. Jeux vidéos ou fictions, content de magnifiques épisodes de bravoure ou plutôt de performances de courage. Et c’est là une forfaiture. Pour être réellement courageux, il faut avoir éprouvé la peur et trouver en soi la force de la surmonter. Dans le monde réel, chacun se nourrit d’un fantasme de courage totalement travesti qui n’a nullement besoin de tout cet apparat.

En fait, les individus ne sont pas devenus fondamentalement peureux, ils ont simplement perdu l’entraînement au courage. Cette valeur s’apprend, se transmet par des figures dans l’entourage familial, amical, scolaire, etc. Plus que l’absence, c’est le manque d’entraînement et d’apprentissage du courage qui caractérise notre société.

En quoi le courage serait-il un excellent moyen de lutter contre la dépression ?

D’abord, malgré ce que l’on croit, l’ennemi c’est la mélancolie. La mélancolie est cette chose terrible qui vous met à terre. La posture de résistance et de combat permet de sortir de cette logique du découragement. L’ennemi désigné est ainsi à l’extérieur, il n’est plus soi-même. Geste sacrificiel, le courage peut être sans victoire – il l’est même très souvent – mais il restaure le moi, son unicité et sa légitimité. C’est un régulateur contre la dépression, qui permet de sortir de l’anonymat et de l’interchangeabilité des hommes. Ce que le courage dit, c’est que vous n’êtes pas interchangeable avec les autres.

C’est à vous que l’acte incombe. Or, le système capitaliste est là pour nous prouver exactement le contraire, que nous sommes tous remplaçables les uns par les autres. Le courage ne s’exerce donc pas exclusivement en temps de guerre ou de circonstances exceptionnelles. Il fait partie intégrante du temps quotidien et de la pratique démocratique. Bien sûr, il ne s’agit pas de jouer constamment les héros, ce serait intenable. Mais il faut apprendre à faire du courage un réflexe, un éthos.

Comment l’enseigner ?

Tout le monde est convoqué, les parents dans l’éducation de leurs enfants, les enseignants à l’école, les médias dans le choix des parcours qu’ils mettent en avant, les hommes politiques dans les valeurs et les pratiques qu’ils défendent. Ceux qui sont exemplaires ont l’exigence de croire à l’exemplarité des autres. Les Lâches sont toujours ceux qui désespèrent des autres.

Pourquoi est-ce si difficile d’être courageux ?

Faire preuve de courage, c’est instaurer un rendez-vous radical avec ses principes et soi-même. Voilà pourquoi la majorité des individus se défilent. L’autre difficulté est que cette épreuve se vit seul. Savoir dire non, en assumer le risque et le sacrifice est une démarche solitaire. Peu d’entre nous prennent ce risque. On sait ce qu’on va perdre, pas ce qu’on va gagner. Mais le courageux n’est pas non plus celui qui ignore la peur. On juge le courage d’un homme à ses peurs, celles qui sait éviter ou bien garder.

Cet acte individuel aurait des vertus thérapeutiques sur le fonctionnement même de la démocratie ?

Je travaille sur la démocratie, ses écarts entre les principes et la réalité. Comment réguler et corriger les excès désordonnés de la démocratie ? La paix qui caractérise notre société a fait croire qu’il n’y avait plus de guerre à mener, que la démocratie, c’était du statut quo mais la démocratie n’est pas un ordre spontané de l’égalité. C’est une dynamique entre plusieurs forces, celles qui portent les valeurs d’égalité et de liberté et celles qui s’y opposent.

En déléguant nos intérêts aux automatismes de la démocratie, nous sommes entrés dans un système dégénérescent. Il ne suffit pas d’alimenter la machine démocratique, en allant voter par exemple, il faut aussi ranimer son âme et son esprit. Le courage pourrait être le pilier de cette régulation.

(1) La Fin du courage, Cinthia Fleury, Fayard.

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