Chapitre 2

Publié le 29 janvier 2008 par Val Cousin


Voici enfin le chapitre 2 de mon roman :)
Chapitre 2

Bergamote déboula à bout de souffle devant la porte de la Maison Ronde où logeait toute sa famille.
Elle s’adossa contre le mur et vérifia le contenu de sa besace.
Sa boite métallique à crayon, ses pinceaux et ses fioles de couleurs offerts pour la fête de la saison sombre, Samhain, se tenaient tous à leur place.
Une fois rassurée, elle jeta un regard aux environs.
Personne ne l’avait entendu crier ; une bonne chose.
Il n’en aurait pas fallu plus pour être privée de ses expéditions pendant au moins un mois entier.
Toujours haletante, elle empoigna une mine de charbon et griffonna à une vitesse impressionnante la silhouette de l’insecte qui venait de la sauver.
Elle aspira une dernière goulée d’air frais, prit appui sur la poignée de la porte et rentra dans cette maison où elle s’ennuyait depuis sa naissance.
Les mêmes odeurs, les mêmes visages interrogateurs l’attendaient autour de la table de la cuisine, l’aventure n’existait que dehors.
Le fait que la villa soit une vieille cafetière orange en fer aménagée en logis n’y changeait rien.
L’entrée donnait sur la pièce à vivre de toute la famille c’est à dire M. et Mme Mirepoix et leur deux filles : Citronnelle et Bergamote.
Sur les murs du petit salon et de la salle à manger, un papier peint à rayures roses et beige « chiné » à la décharge donnait au lieu une allure de bonbonnière pour vieille fille.
Seulement, les lutins n‘ayant aucune notion d‘architecture d‘intérieur, Mme Mirepoix s’était empressée, dès les travaux terminés de coller sur les motifs décalés de chaque lé des cœurs découpés dans de l’aluminium peint en rose.
Tant et si bien que le soleil couchant se reflétant à la surface des motifs brillants créait emplissait la pièce de miroitements dignes d’une boule à facettes.
Tout était parfait ainsi, il ne s’agissait pas du palais de la reine d’Angleterre mais du foyer d’une famille de lutins.
Une bobine de fil en bois blanc servait de table, une boite de conserve éventrée de cheminée, quant aux nombreux coussins du canapé il ne s’agissait en fait que de boules de coton à démaquiller.
Rien d’anormal lorsque la providence vous avait apporté sous forme de décharge sauvage tout ce dont les humains ne voulaient plus.
Ce fut donc d’une moue boudeuse que Bergamote posa son sac et son manteau près de la porte et prit place à table, sans un mot, essayant d’afficher une expression neutre et digne devant l’air outré de sa sœur aînée, Citronnelle.
Une attitude qu’elle empruntait chaque fois que l’horloge digitale affichait une heure bien trop tardive. Cette fois-ci les cristaux liquides indiquaient : 32h15.
J’ai battu mon record ! 
S’empêchant de lever les bras au ciel, Bergamote agita la main en direction de ses parents.
« Salut la famille, salut le repas, salut la maison… » 
A bientôt l’aventure.
 
Un haussement de sourcil paternel lui répondit alors que Mme Mirepoix apportait le repas à table dans un silence annonciateur de problèmes.
La jeune lutine sut qu’elle était vouée à subir au pire un questionnaire approfondi sur ses activités de la journée et au mieux l’ordre de monter dans sa chambre sans manger.
« Berga… souffla Mme Mirepoix. J’aimerais que tu apprennes à obéir. Tu as vu l’heure ? Tu crois que c’est vraiment raisonnable pour une lutine de ton âge de rentrer à la nuit tombée ? Ton grelot n’est pas encore tombé, je te signale ! »
Une bouffée de chaleur monta au visage de la jeune Bergamote, qui jugea avec une parfaite mauvaise foi avoir le droit à un peu de tranquillité après ce à quoi elle venait d‘échapper.
Et dire que j’ai failli mourir ! 
D’un coup d’œil insolent, elle soutint le regard maternel, se leva brusquement, releva sa chemise et fit tinter, tout en entamant une petite danse ridicule, la petite boule dorée qui lui tenait place de nombril.
« Et qu’est-ce ça peut bien faire, hein ? Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’il soit pas tombé encore ? Je vais finir par me l’arracher s’il n’y a que ça qui compte ! Comment ça va ma chérie ? Es-tu heureuse ? Vous ne les posez jamais ces questions ! Je ne suis pas un grelot sur pattes. Réveillez-vous je suis Bergamote, je porte le même nom de famille que vous, je suis votre fille ! »
Tout le monde en resta bouche bée. Et c’était bien ça que Bergamote savait faire le mieux. Clouer le bec aux gens.
Elle en tirait d’ailleurs une certaine fierté, tout de suite effacée par un sursaut de culpabilité.
« Bon, mangeons ! » dit finalement Citronnelle.
Mme Mirepoix souleva le couvercle d’une soupière en coquille de noix et Bergamote se détendit instantanément.
La soupe qui fumait à l’intérieur avait une jolie couleur violette qui jurait avec les bouts de limace verte qui y flottaient.
Elle le reposa finalement. Et d’un doigt rageur menaça sa fille cadette :
« Si jamais ton grelot tombe ailleurs que dans cette maison, jeune fille, je te donne en mariage au plus affreux gobelin qui existe. Il te fera vingt enfants monstrueux et tu sauras ce que c’est d’être prisonnière. Et là, enfin, tu pourras jouer ton rôle de pauvre lutine abusée par ses propres parents. Mais pour l’instant, tu n’as rien à dire, tant que tu vivras sous notre toit, tu obéiras aux règles. Je suis encore ta mère à ce que je sache donc à partir d’aujourd’hui : tu rentreras à l’heure, tu feras tes corvées et surtout tu penseras un peu plus à ta méchante famille qui se ronge les sangs en attendant que tu veuilles bien rentrer ! Et je préfères te prévenir que si tu désobéi encore une seule fois, tu auras affaire à moi. Je ne t‘ai jamais mis de fessées mais je pourrais bien y remédier très vite. »
Cette fois-ci, ce fut Bergamote qui en resta bouche bée.
Sa mère n’avait pas le moindre point commun avec une sorcière ou une méchante fée, bien au contraire. Bergamote la considérait comme l’être le plus adorable de cette forêt : des joues rondes et rouges comme deux bonbons à la fraise, des yeux rieurs, et des bras tendres prêts à cajoler quiconque en aurait éprouvé le besoin.
D’ailleurs, elle ne se mettait jamais en colère.
Entre indignation et stupeur, la jeune lutine osa relever la tête.
Il lui sembla pendant un court instant que de la fumée noire sortait des oreilles de sa mère.
Cette image suffit à lui faire tout oublier.
Ce serait pratique pour fumer des saucisses ! 
Tout en mâchonnant une mèche de ses cheveux comme elle le faisait toujours quand son imagination lui jouait des tours, elle tenta de contenir son fou rire.
Il lui sembla évidemment inutile de faire partager cette idée à la famille.
Avant de se rasseoir, Mme Mirepoix pointa de nouveau un doigt tremblant sur sa fille :
« Tu es prévenue. Si tu perds ce grelot autre part qu’au creux de mes mains, tu seras seule responsable des malheurs de ta famille et de ton peuple ! »
Cet avertissement sonna comme un glas pourtant il ne bouleversa personne dans la maison cafetière.
L’importance du fameux grelot semblait aller de soi, sauf pour Bergamote.
Nianiania ! Le malheur de tout peuple ! Nan mais j’vous jure. 
« Maintenant soupons ! » dit M.Mirepoix, en observant sa fille dodeliner de la tête comme si elle se moquait de lui.
La mixture violette fumait toujours sous le couvercle.
Avec précaution, le patriarche se servit une bonne part de chair verte et gluante qui s’avérait être son plat préféré, et pour une bonne part de ragoût de limace-patanuk à la crème de violette, M. Mirepoix se savait capable de risquer beaucoup de choses.
Bergamote fut servie en dernier et ingurgita son repas en silence sans lever les yeux vers ses parents, tout en semblant se parler à elle-même.
S’ils croient que je vais me laisser faire, ils vont pas être déçus. 
Le repas se termina sur une part de tarte meringuée aux groseilles dont les effluves emplirent la pièce d’un parfum tout à la fois sucré et acidulé.
Une fois les assiettes vidées, les deux filles lavèrent la vaisselle.
« Berga… Pourquoi tu gâches toujours tout ? » chuchota aussitôt sa sœur aînée, Citronnelle.
« Maman avait réussi à oublier tout ce qu‘il se dit. Et toi tu piques ta crise ! Et puis quand même tu n’as qu’un an, c’est un peu tôt pour revenir à la maison poursuivit par je ne sais quoi, en criant comme une folle ! »
Citronnelle avait vu le jour avec trois gros défauts : son amour total pour la couleur rose et la dentelle, ses manières hautaines et son goût immodéré pour les ragots en tout genre.
Depuis sa naissance, son penchant pour les messes basses et l’espionnage des voisins la tenait au courant de tout. Rien ne lui échappait.
« Je n’ai rien dit aux parents. Mais tu te conduis comme une dévergondée, et j’aimerais bien que le jour où je me marierai avec un prince, un roi, ou un riche cultivateur, tu ne viennes pas gâcher la fête avec tes étrangetés. »
Ce mariage, l’aînée de la famille en rêvait chaque nuit, convaincue qu’un grand destin l’attendait.
Malheureusement pour elle, la famille dans laquelle elle avait vu le jour trois ans avant sa petite sœur ne correspondait en rien à ses attentes.
M. et Mme Mirepoix menaient une existence simple, se contentant de profiter de la vie sans pour autant chercher à obtenir plus que ce qu’ils possédaient déjà.
Citronnelle voyait la vie d’une autre façon : ses parents n’étaient que de pauvres paysans sans ambitions.
Ainsi elle ne participait pas aux basses tâches quotidiennes, se contentant de sermonner de temps en temps sa mère quand celle-ci se trompait dans l‘ordre des couverts.
« Maman je te l’ai déjà dit. Fourchettes à gauche, couteaux à droite. FGCD ! »
Citronnelle vivait en princesse, préparant elle-même ses tenues invariablement noyées de dentelles et de motifs roses, traficotant des huiles de fleurs aux senteurs parfois rances et passant un après-midi sur deux dans son bain de lait de kooka à s‘admirer sous toutes les coutures.
On vantait d’ailleurs de partout sa beauté délicate en tout point différente à celle de sa jeune sœur.
Le long de son dos jusqu’à la naissance de ses fesses, coulait une longue chevelure ondulée noire d’encre qu’elle passait des heures et des heures à peigner en chantant de petites ritournelles de sa composition. Un petit grain de beauté soulignait au coin de l’œil gauche l’intensité de son regard de mer du sud.
Ainsi son miroir ne lui renvoyait qu’un seul défaut : ses lèvres fines et sèches qui révélaient tout de son tempérament autoritaire.
« Un jour je deviendrai la plus belle, la plus riche, la plus adulée de toutes les lutines du monde ! », se murmurait-elle chaque matin avant de se lever.
A l’évocation des projets d’avenir de sa grande sœur, Bergamote sourit.
« Merci de votre soutien, Majesté. Je m’en voudrais fortement de souiller votre réputation auprès de la noblesse. D’un autre côté, tu ferais bien de t’en prendre en premier aux parents. Princesse Citronnelle, ce n’est pas vraiment le nom d’une héroïne de conte de fées. Avec un prénom comme ça tu te trouveras peut être un prince pourfendeur de pâquerettes carnivores mais c’est tout ! Non mais sans blagues, tu es aussi ridicule que le bonhomme Playbil ! »
L’arrivée du fameux bonhomme Playbil au lendemain de l’élection de Maître 1er à la tête du village était devenu le sujet de raillerie favori de Bergamote.
En effet, vingt-six jours plus tôt, le nouveau maire avait fait rapatrier à l‘Hôtel de Ville une statue en plastique qui traînait dans la décharge.
Il convia tous les villageois en âge de voter à une réunion exceptionnelle pour leur demander de choisir un lieu où l’on pourrait l’exposer.
On finit par se mettre d’accord pour la fixer en face de la Mairie, au milieu de la place.
Par la suite, les habitants découvrirent de multiples accessoires semblant s’accorder avec la statue : un bouquet de fleurs en plastique, un chapeau de pirate, des bottes argentées et un lasso de cow-boy.
Le maire, observant sa trouvaille de plus près, trouva l’auteur de ce chef-d’œuvre.
Un certain Play(..)bil.
Les lettres au milieu du nom demeuraient invisible, et l’on fixa au bas du bonhomme une plaque gravée annonçant pompeusement : Œuvre d’origine humaine du Sieur Playbil.
Playbil le plus redouté de tous les pirates de l’histoire. Evitez son œil unique brave gens, tremblez au son de ses bottes d’argent heurtant la piste de danse ! II pourrait bien vous inviter à boire une tasse de thé et vous offrir des fleurs en plastique, prenez garde ! 
Bergamote menaça d’une épée imaginaire le ventre de Citronnelle puis écarta ses cheveux de sa bouche en lançant un regard d’excuse à sa grande sœur qui commençait à gonfler démesurément sous le coup de la colère.
« Oh ça va ! Si on ne peut plus rire maintenant ! Épouse-le ton prince, si tu en trouves un pas trop mal. Mais laisse moi vivre ma vie. J’ai déjà une mère c’est très bien comme ça ! Et je n’y suis pour rien si un vieillard sourd se prend de passion pour les anciennes prophéties quand même ! Qu’est-ce qui pourrait bien m’arriver aujourd’hui qui ne m’arriverait pas après avoir perdu ce satanée grelot ? »
Le visage rouge, Citronnelle approcha son visage de celui de sa jeune sœur.
« Je ne suis pas ta mère mais j’ai quand même le droit de m’inquiéter pour ma famille. Et.. Tu.. Enfin ! Tu l’as entendu aussi bien que moi : on a peur que tu deviennes ce machin horrible ! »
Non décidément la jeune lutine n’avait pas l’ouïe aussi fine que son aînée. Seulement, elle ne pouvait pas nier avoir eu vent de certaines rumeurs.
Bergamote grommela et s’essuya les mains après avoir rangée la dernière assiette.
Elle glissa un baiser sur le front de son père et serra affectueusement la main de sa mère en guise d’excuse. Mme Mirepoix lui sourit.
Elle savait à présent que sa fille lui obéirait et, le cœur enfin apaisé, suivit des yeux Bergamote qui montait les escaliers en direction de sa chambre.
Comme pour la faire mentir, celle-ci se retourna alors en se voûtant exagérément, et d’une voix grasse dit :
« Z’avez l’bonne nuit du Slugmud, j’vous mang’rait point dans la nuit, j’pu faim. »
La lutine grimaça une dernière fois, puis monta les dernières marches qui menaient à sa chambre en emplissant la maison de rires et de hoquets.
J’ai peut-être trop mangé de tarte aux groseilles.

M. Mirepoix haussa un sourcil en soupirant, tapota la main de sa femme, et souffla :
« Au moins elle le prend avec humour. »
Dehors, les premiers flocons de neige de la saison commençaient à tomber. La forêt qui longeait la grande autoroute n’avait rien d’extraordinaire, les habitants de Bidonville si.