Marie Étienne | L’aigrette

Publié le 28 avril 2011 par Angèle Paoli
« Poésie d’un jour »

L’AIGRETTE

2008


  […] Nous revenions de la forêt où nous n’avions d’ailleurs pas désiré entrer, puis de la ville où le musée s’était, chaque fois, dérobé, le long de rues qui sinuaient, de canaux colorés, de constructions modernes gardées par des gardiens insensibles à l’anglais, qui répondaient imperturbablement à nos questions dans une langue rauque, la leur, le japonais.
  Le fleuve, le pont de bois nous attendaient, nous sommes descendus dans l’eau, le regard attiré par un oiseau à contre-jour dans l’air du soir. Il serait vain à son propos d’évoquer l’élégance absolue et discrète, qui s’en tenait à quelques traits, tracés d’une main sûre par un pinceau qui ne quittait pas le dessin car le dessin était mobile, l’oiseau levait la patte et délicatement il la posait plus loin, il avançait, il regardait autour de lui le soleil, les passants, ou l’eau qui miroitait, mieux encore les poissons, puis il recommençait, il continuait, elle continuait, l’aigrette, à pas comptés, à mener son affaire d’aigrette, indifférente à nous qui la prenions pour un chef d’œuvre, pour une incarnation d’un art inaccessible, presque parfait.


Tu   m’appel
  les l’Aigrette
  dit l’Aigrette
  mais tu i
  gnores que je suis
  l’Oiseau
  qui vient de cette Nuit   Là-bas

au cœur   de la Forêt
  ce n’est pas la Noirceur
  mais souvenir de la Noirceur
  ce n’est pas la Lumière
  mais souvenir de la Lumière
  qui entretient et remercie

j’ai regagné  le Fleuve
  je m’y tiens à présent
  comme une pierre en plein midi
  une prière sur son socle
  ô Ciel
  ap
  proche ta joue

et sens  un Dieu
  combien au fond d’un Dieu
  l’Amour est long
  à être mu
  selé
  approche et sens

la                       Terre
  comme un Dieu chaud
  à
  ton oreille
  tou
  te journée
  trace son


O                 mbre dans mon
  lit je le sais
  il n’y aura
  aucun moyen
  d’empêcher l’Abandon
  sur l’Autel de famille

j’avance   à pas comptés
  une pat
  te levée
  l’autre tremblée
  dans l’eau
  pareille à l’Encre

je veux   savoir
  ce qui se cache au fond
  de Kat
  sura
  sous To
  getsu

[...]

Photos, G.AdC

Marie Étienne, L’Aigrette, Le Livre des recels*, Flammarion, Collection Poésie/Flammarion, 2011, pp. 317-320.


Note d’AP : dans le numéro spécial (n° 47, avril 2011) de la revue Nu(e) consacré à Marie Étienne (pp. 296-298-300-302), l’extrait ci-dessus est accompagné en regard d’une partition en cours d’écriture, pour voix chantée (mezzo-soprano) et violoncelle, de Jean-Yves Bosseur.





  * Le Livre des recels réunit l’essentiel de la poésie de Marie Étienne antérieure à Anatolie — c’est-à-dire des textes composés sur une vingtaine d’années, de 1970 à 1990 environ. L’ouvrage est pourtant parfaitement original : non seulement parce qu’une partie de ces poèmes étaient demeurés inédits, mais parce qu’il propose une sorte de récit-cadre, des « scènes de la vie en prose » dans lesquelles Marie Étienne évoque sa trajectoire poétique. Ce va-et-vient constant entre l’écriture et la vie donne toute sa dimension — et sa pleine lumière — au Livre des recels.






MARIE ÉTIENNE


Source

■ Marie Étienne
sur Terres de femmes

Haute lice (note de lecture d'AP)
→ La femme dit son premier jour (autre extrait du recueil Le Livre des recels)
→ Fragments de fresque (extrait du recueil Dormans)
→ 22 novembre 2009 | Marie Étienne, Les Yeux fermés (extrait des Yeux fermés)
Marie Étienne : organiser l’indicible (lecture de Patricia Godi)
→ (dans l’Anthologie poétique Terres de femmes) Marie Étienne | Ce qui reste

■ Voir aussi ▼

→ (sur le blog de La Quinzaine littéraire) La survenante, un article de Paol Keineg sur Le Livre des recels de Marie Étienne
→ (sur le site des éditions José Corti) la page consacrée au recueil Haute lice (+ revue de presse)





Retour au répertoire du numéro d’avril 2011
Retour à l’ index des auteurs

» Retour Incipit de Terres de femmes