Citation du Jeudi : Lettre à Mme Mallarmé

Publié le 12 mai 2011 par Paumadou

Cannes, Mercredi
11 heures du soir
[4 avril 1866]
Ma bonne petite,

Je t'écris de mon lit, rentré à peine d'un voyage de trois jours à Nice et à Monaco. Je suis fatigué et si accablé de sommeil que tu ne me gronderas pas (petite grognon, qui me reproches de ne pas t'avoir écris assez tôt, comme si, en voyage, on était toujours devant une table chargée de plumes et de papier) tu ne m'en voudras pas, dis-je de ne t'écrire que deux lignes, d'autant mieux que je dois avant de fermer mes yeux, qui le sont à moitié déjà, griffonner un mot de réponse à Aubanel. Impossible demain, car nous partons pour les îles avec le lever du jour.

Je te raconterai toutes mes heures à mon retour, je me contente donc de te dire que l'excursion à Monaco a été délicieuse, que j'y ai gagné à la roulette quelques sous avec lesquels je t'ai acheté une jolie petite... je ne dirai pas quoi, laquelle surprise ira à merveille avec la robe que tu achèteras cet été.

Ma pauvre enfant, tu me suis partout, et, sans cesse, je cherche dans le vide ta main pour te montrer quelque beauté inattendue du paysage. Hélas ! pourquoi n'est-ce que ton ombre qui me suit ? En attendant mes récits, et nos baisers, ma Marie, ne t'ennuie pas trop cependant et embrasse bien le méchant petit ange qui m'oublie. Ce que tu me dis de ses dents me peine, elle n'a donc pas un instant de calme, et la pauvre mère est la victime.

Adieu, ma mignonne. Je n'oublierai aucune de tes commissions près des Brunet, ni la note, ni la toile, ni le Médecin que je verrai moi-même. Adresse-moi en tous cas vingt francs chez Théodore Aubanel, place st Pierre. Ne m'envoie plus rien à Cannes, que j'aurai quitté quand tu auras reçu cette lettre, Vendredi matin. Je couche à Toulon. Je visite Marseille Samedi, et suis le soir à Avignon. J'y reste le Dimanche et le Lundi, et je t'arriverai Mardi à une heure, pour ne pas voyager la nuit précédente.

Adieu, je t'embrasse mille fois, donne cinq cents de ces baisers à Geneviève : cela passera un peu votre temps, mes chéries.

Votre
STÉPHANE.

Lefébure joint à mes caresses ses meilleures amitiés, et embrasse Geneviève
Pourras-tu me lire ? la bougie est presqu'éteinte.

Extrait de la Correspondance de Stéphane Mallarmé