20 mai 1506 | Michel-Ange à Constantinople

Publié le 20 mai 2011 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

  En débarquant à Constantinople le 13 mai 1506, Michel-Ange sait qu’il brave la puissance et la colère de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l’édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l’invitation du sultan Bajazet qui lui propose ― après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci ― de concevoir un pont sur la Corne d’Or ?
  Ainsi commence le roman de Mathias Enard
(Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants), tout en frôlements historiques, qui s’empare d’un fait exact pour déployer les mystères de ce voyage.
  Troublant comme la rencontre de l’homme de la Renaissance avec les beautés du monde ottoman, précis et ciselé comme une pièce d’orfèvrerie, ce portrait de l’artiste au travail est aussi une fascinante réflexion sur l’acte de créer et sur le symbole d’un geste inachevé vers l’autre rive de la civilisation.
  Car à travers la chronique de ces quelques semaines oubliées de l’Histoire, Mathias Enard esquisse une géographie politique dont les hésitations sont toujours aussi sensibles cinq siècles plus tard.


Image, G.AdC  
[20 mai 1506]

  20 mai : poivre en grains, bâtons de cannelle, muscade, camphre, piments séchés, pistils de safran, herbe de Turc, aigremoine, cinnamone, cumin, amandes d’eucalyptus, euphorbe et mandragore d’Orient, le tout quatre bonnes onces pour deux aspres seulement, il y aurait fortune à faire avec ce commerce.
  Michel-Ange a passé la journée à arpenter la ville et ses bazars en compagnie de Mesihi le poète. Le sculpteur est surpris de s’entendre aussi bien avec un infidèle. Leur amitié est aussi puissante que discrète.
  Mesihi a entraîné Michel-Ange loin vers le sud, au-delà des murailles de Byzance, dans un étrange marché en plein air, le marché du vivant, des hommes et des animaux. Michel-Ange a observé avec frayeur les corps élancés des esclaves noirs venus d’Abyssinie, les femmes blanches enlevées dans le Caucase ou en Bulgarie, les caravanes de malheureux liés les uns aux autres qui attendent un sort meilleur dans la demeure d’un riche Stambouliote ou sur un chantier de construction. Il a vite détourné le regard devant la misère de ses coreligionnaires.
  Les bêtes étaient encore plus impressionnantes.
  Il y avait là toute la création, ou presque. Des bœufs, des moutons, des chevaux dorés, des alezans, des coursiers arabes d’un noir de nuit, des dromadaires à poil court, des chameaux à longue robe de laine, et, dans un recoin, les mammifères les plus rares, venus de l’inde lointaine à travers la Perse.
  Mesihi s’amusait grandement de la stupéfaction du Florentin.
  Deux petits éléphants donnaient de la trompe contre leur mère.
  Michelangelo a souhaité s’approcher et les caresser.
  — On dit que cela porte chance, Mesihi.
  Le poète a beaucoup ri en voyant l’artiste aller jusqu’à marcher dans la boue pour toucher du bout des doigts la peau rugueuse des énormes bestioles.
   — Vous en voulez un ?
   Le Florentin a imaginé un instant la tête de Maringhi le pingre s’il découvrait un éléphant dans sa cour, en train de se laver dans son bassin. Perspective tout à fait plaisante.
  ― Je m’en voudrais d’infliger à ce somptueux animal la pauvre pitance que l’on sert chez mon hôte, Mesihi.
   ― C’est très juste, maestro. Regardez, j’ai trouvé ce qui vous conviendrait le mieux.
  Dans une haute cage de métal, un minuscule singe couleur fauve, la main à la bouche, observait avec méfiance le poète. À la vue de Michel-Ange, il s’est mis à exécuter une petite danse, s’est suspendu par la queue aux barreaux, avant de retomber gracieusement sur le sol et de saluer, comme un artiste après un numéro.
  Michel-Ange a applaudi en riant.
  ― Il sait reconnaître un public favorable, on dirait, a dit Mesihi goguenard.
  ― Vous avez raison. Qui plus est, sa barbiche lui donne un air tout à fait sérieux. C’est un singe noble, digne d’un haut personnage.
  ― Alors je vous l’offre. Il vous tiendra compagnie pendant que vous travaillez.
  Michel-Ange n’a pas cru la proposition sérieuse et n’a donc pas protesté ; lorsqu’il s’est retrouvé la cage à la main, il était trop tard.
  ― C’est trop gentil, vous n’auriez pas dû. Sa compagnie me rappellera la vôtre, a-t-il ajouté d’un air mielleux.
  Mesihi, décontenancé quelques secondes, a éclaté d’un grand rire sonore en voyant le sourire perfide sur la bouche de l’artiste.
  À présent l’animal gambade joyeusement dans la chambre, saute sur le lit, sur la table, s’accroche à la porte ouverte de son logis, attrape une graine, vient déranger Michel-Ange dans ses annotations.
  Cette énergie l’enchante.
  Il regarde longtemps le singe comme un enfant observe un mobile imprévisible, avant de se replonger dans ses innombrables croquis de ponts.

Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud/Leméac, 2010, pp. 61-62-63.



■ Michel-Ange
sur Terres de femmes

→ À travailler tordu
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→ Je vois par vos beaux yeux une douce lumière



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