[FIC 16] Le tarif des cendres.

Publié le 02 juin 2011 par Routedenuit

Une vitrine avec les derniers titres de presse. Elle est un peu crasseuse, j’ai du mal avec le ménage depuis que je prends ce traitement. Le néon bleu de l’enseigne clignote fébrilement. Le store extérieur est encore coincé. La grille que je lève pour ouvrir et que je baisse pour fermer est de plus en plus lourde. Je m’épuise tranquillement. Depuis que ma femme est partie, je gère les livraisons tout seul. Il y a bien le boucher voisin qui me passe un coup de main, parfois. Mais le réveil à quatre heures du matin, les jeudis, ça n’inspire plus grand monde. Il faudrait que ça s’arrête.

Je ne lis plus les pornos depuis des lustres, même si ils me narguent du haut des présentoirs du fond. En revanche, je crois que je connais toutes les unes de l’Équipe depuis pas loin de trente ans. Je n’ai jamais vraiment aimé le sport, mais leurs titres m’ont toujours fait rire. Et cette odeur. L’encre sur le papier recyclé, mêlée au tabac qui s’incruste chaque jour un peu plus jusque dans mes vêtements, mon lit, ma peau. Je m’y suis accommodée. À tel point qu’elle me manque, parfois. Quand je ferme le dimanche. Le lundi matin est une réjouissance.

Je ne supporte pas la fumée, ni les majeurs jaunis de mes clients dont les joues se creusent et les artères se bouchent pour payer mes impôts. D’autres vendent des voitures, moi je vends des cigarettes. Des camions entiers de clopes, de filtres et de feuilles. J’en ai vendu tellement que je fais des pronostics, maintenant. J’observe le regard de mes clients et j’estime le temps qui leur reste avant leur premier rendez-vous chez le cancéro. Certains ne verront jamais les murs verts et blancs du service d’oncologie de l’hôpital. Parce qu’ils mourront avant, ou qu’ils ne seront jamais malades. D’autres y passeront des heures entières à me maudire, me détester. Avant de se haïr eux-mêmes. Parce que coupable n’est jamais celui que l’on croit. Je vends des cigarettes comme on vend des médicaments. Vous devriez voir le visage de ceux qui s’arrêtent à ma porte. Je suis le roi du monde, quand le néon est encore allumé.

Comme tout le monde, j’ai essayé la cigarette. Comme tout le monde, j’ai craché ma première bouffée avec l’intention de ne jamais y revenir. Comme personne, je m’y suis tenu. À l’époque, je n’avais déjà pas d’argent pour payer l’essence de ma mobylette, pourquoi en aurais-je eu d’avantage pour ce genre de bêtises. Aujourd’hui, je les vends, ces bêtises. C’est un business comme un autre, que je n’ai plus aucun scrupules à pratiquer. Au début, je culpabilisais. Je rentrais chez moi le soir avec cet écoeurant dégoût, qui s’estompait immédiatement quand ma femme me rappelait que je n’y étais pour rien. Que les gens étaient responsables, et qu’ils ne m’en voudraient certainement pas quoiqu’il arrive. Pourtant. Je les hais autant que je me déteste. Je les hais de n’avoir jamais eu la force de me haïr. De m’obliger à faire autre chose.

Je fais ce métier depuis trente ans. Je vends la mort aléatoire. Et ça me plaisait jusque là. Il me reste trois semaines, d’après le médecin. Poumon gauche.

Je n’ai jamais aimé le vert. Encore moins le blanc.

Crédits photos : Longeville