Primeur

Publié le 10 octobre 2011 par Bizz
Si vous lisez ce blogue depuis le tout début, vous le savez déjà. Si vous l'avez découvert récemment, vous ne le savez sans doute pas. Dans la vie, j'aime écrire. Des histoires, surtout. Et ce blogue, c'est mon espace pour raconter des histoires: mes histoires de maman, plus précisément.
Aujourd'hui, j'ai envie de faire changement. De vous raconter une vraie histoire, inventée de toutes pièces dans ma petite tête. Ça vous tente? En fait, c'est des morceaux pêle-mêle du roman sur lequel je travaille. Vos commentaires sont évidemment les bienvenus.
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Elle s’éveille, nue, le nez dans une flaque malodorante. De la vomissure. La sienne, sans aucun doute. La veille, fidèle à son habitude, elle a bu à en perdre la mémoire. Repoussant l’oreiller souillé, elle tente de se remémorer des bribes de la soirée. Sans succès. Quelle importance? Elle sait que, comme toujours, les souvenirs lui reviendront au cours de la journée, entre deux haut-le-cœur. Elle tend son bras vers la table de chevet pour y prendre le flacon de comprimés qui soulageront sa violente migraine. Depuis plusieurs mois, ce flacon est devenu son compagnon matinal. Comme un ami fidèle, il est là, chaque matin, prêt à la délivrer de ses souffrances. Elle prend deux comprimés, les porte à sa bouche, tâtonne pour trouver le verre d’eau à moitié vide, le porte lui aussi à sa bouche et avale. Sa propre haleine lui donne la nausée. Elle grogne, les yeux fermés.
- La ferme!
Personne ne répond. Normal, puisqu’elle est seule dans l’appartement. Sa bouche est un véritable désert. Sa langue, gonflée, se meut difficilement dans la cavité qui empeste l’alcool bon marché.
- J’ai dit, la ferme!
Une vraie cinglée, c’est ce qu’elle est. Une alcoolique cinglée qui se parle à voix haute.
- Tu vas la fermer un jour, saleté de narrateur de merde!
[Silence] Elle se rendort.
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Les parents de Juliette ne voulaient pas d’enfants.
Le classique : la femme tombe enceinte, les hormones font leur boulot, elle décide finalement que le rôle de mère pourrait être amusant, ou du moins, socialement bien vu, l’homme accepte pour éviter que la vaisselle en porcelaine se fracasse sur les murs fraîchement repeints et neuf mois plus tard, ils regrettent leur choix et font la moue quand on leur dit à l’hôpital qu’ils ne peuvent pas «retourner le modèle» d’où il vient. Comme la mère est propriétaire d’une librairie, elle retourne rapidement au travail après la naissance de Juliette. Le père, qui ne souhaite pas non plus s’éterniser à la maison avec un bébé qui pleure trop souvent à son goût, reprend son rôle de directeur littéraire à peu près en même temps. Juliette, elle, est élevée par, Rose, une espèce de grosse dame chaleureuse qui sent le savon, donne des biberons et fait le ménage quand la petite dort. Le soir venu, les parents rentrent tard, bien après que Rose ait couché la petite. Rien d’extraordinaire, donc. Du moins, pour Juliette. Elle grandit grâce aux bons soins de Rose, jusqu’au jour où la bonne dame est retrouvée morte dans son appartement. Crise de cœur. Juliette a alors trois ans.
Elle se souvient très bien du coup de téléphone annonçant cette mort. Elle en rêve souvent : sa mère qui raccroche le combiné et se tourne vers son père, le visage défait; son père qui s’exclame de surprise et demande bêtement ce qu’ils vont faire pour la petite; elle, Juliette, qui retient ses larmes parce qu’elle sait que ses parents détestent la voir pleurer. Puis vient le branle-bas de combat des jours suivants. Ses parents tentent de trouver quelqu’un pour remplacer Rose et après plusieurs tentatives infructueuses (soit Juliette les faisait fuir, soit certaines arrivaient en empestant l’alcool, soit il s’agissait de gros barbus louches), ils dénichent enfin une femme convenable. Juliette la trouve pincée et sévère, son chandail de laine est bourré de poils de chat et la dame refuse de rester passé 16 heures. C’est ainsi que débute une ère nouvelle pour Juliette.
Tous les soirs, après avoir mangé le souper que sa mère lui a tant bien que mal préparé, Juliette joue, seule, dans le salon, pendant que ses parents lisent leur roman respectif. À vingt heures pile, son père la porte dans son lit et démarre le petit radio portatif qui lui raconte une histoire. Chaque soir, la même histoire. Juliette l’a tant écouté qu’elle la connait par cœur. Une voix masculine, grave, résonnante, entame :
« Bouga aime son papa et sa maman. Bouga aime aussi jouer dans la forêt derrière sa maison. Son papa lui a dit que c’est une forêt magique. Là, les orignaux dansent la claquette, les loups chantent des chansons, les écureuils volent dans les airs et les ours jouent du tambour sur leur ventre. Bouga aimerait bien voir ses animaux étranges, mais sa maman lui a défendu d’aller seul dans la forêt parce que c’est dangereux. Le dimanche, son papa et sa maman l’emmènent dans la forêt et ils font un pique-nique sous les grands sapins qui sentent bon. Bouga est heureux.»
Toujours cette histoire, depuis la mort de Rose. Chaque soir, cette voix qui l’endort. Jusqu’au soir où tout a basculé.
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Assise à la table de sa cuisine, Juliette boit un thé, perdue dans ses souvenirs d’enfance. Il aurait fallu qu’elle soit un livre. Juste pour avoir un peu d’attention de la part de ses parents. Elle se trouve pathétique. Sur le comptoir, une mouche tombée sur le dos tente de s’extirper d’une flaque d’eau de vaisselle sale, sans succès. Ses ailes s’affolent, ses pattes se tortillent dans tous les sens et Juliette trouve qu’elle fait pitié, cette pauvre mouche. Tout en délaçant sa chaussure, Juliette s’adresse à l’insecte :
- Ça sert à rien que tu te débattes comme ça, à rien du tout. Tes ailes sont mouillées, ça fait que même si tu réussis à te remettre sur pattes, t’arriveras pas à t’envoler et tu vas t’écraser au sol.
Elle s’approche du comptoir.
- Laisse-moi donc t’aider.
Paf! D’un geste assuré, Juliette frappe la mouche avec sa chaussure. Elle retourne à son thé devenu froid. C’est ça le problème avec le passé; dès que tu y plonges, ton thé refroidit sans avoir eu le temps d’en prendre une gorgée.
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Armée d’un crayon, elle s’installe à la table et entreprend de rédiger une lettre expliquant son suicide. Les mots rédigés sur ce bout de papier seront le dernier souvenir que l’on aura d’elle. Il faut donc qu’elle y mette toute la gomme pour que ce soit touchant, voire même poétique. Si elle trouve les mots justes pour expliquer sa détresse, peut-être qu’un jour, bien après sa mort, on publiera ses écrits, regrettant qu’une si belle plume se soit éteinte si tôt. Elle griffonne :
Mon âme tourmentée ne trouve le repos nulle part sur cette terre désolée. Je sèche de l’intérieur. Me sens si incomprise.
Elle cesse d’écrire, lit les quelques mots rédigés, fronce les sourcils et froisse la feuille. Elle prend une page vierge et recommençe :
Je pleure des larmes de sang parce que ma douleur est trop vive. Mes pensées sont comme des mouches qui virevoltent en tout sens, à la recherche de bouse de vache fraîche.
Elle ricane. C’est n’importe quoi, un gros ramassis de phrases prémâchées. Elle pense à sa vie ratée, refoule la colère qui gronde en elle, puis écrit :
Ma vie, c’est de la merde. Je vais me jeter en bas du pont.
Elle place la feuille bien en vue sur la table, prend son manteau et sort sans verrouiller derrière elle.
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Pis?