6 janvier 1930 | Walter Benjamin, Rencontre avec Léon-Paul Fargue

Publié le 06 janvier 2012 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours



Henri Rousseau, dit Le Douanier Rousseau
Portrait de Leon-Paul Fargue, 1896
Huile sur toile
Collection privée
Source


6 JANVIER 1930

  J’ai vu, les premiers jours de janvier, Aragon, Desnos, Green, Fargue. Fargue fit une irruption au Bateau Ivre.
  À l’intérieur : des passerelles de commandement, des hublots, des porte-voix, beaucoup de cuivres, beaucoup de laqué blanc. La toute dernière mode : les boîtes de nuit sont tenues par des dames de l’aristocratie. Celle-ci appartient à une Princesse d’Erlanger. Comme le ginfizz y est facturé 20 francs, l’aristocratie peut, en plus, faire des affaires et avec une très bonne conscience, ces mixtures inspirant la plupart du temps des écrivains, ce qui augmente du même coup la production nationale de biens culturels. C’est donc là que je rencontrai, bien après minuit, un Léon-Paul Fargue dégoulinant, émergeant, pour ainsi dire, de la salle des machines. Le voilà qui apparaît subitement devant moi, et j’ai à peine le temps de souffler à l’oreille de D. : « Le plus grand poète lyrique français vivant. » Mis à part le fait que Fargue est effectivement un grand poète lyrique, nous apprîmes ce soir-là à le connaître comme l’un des conteurs les plus captivants. À peine eut-il appris que je m’étais beaucoup occupé de Marcel Proust, qu’il mit son point d’honneur à évoquer son ami d’autrefois de la manière la plus colorée et la plus contrastée. Ce ne fut pas seulement la physionomie de l’homme qui revécut d’une manière étonnante dans la voix de Fargue ; pas seulement le rire sonore, exalté du jeune Proust, le lion des salons, agitant tout le corps, pressant ses gants blancs devant la bouche grande ouverte, pendant que son monocle carré danse devant lui au bout de son large cordon noir ; pas seulement le Proust malade qui logeait dans une chambre semblable au garde-meubles d’une salle des ventes, dans un lit non fait pendant des jours et des jours, ou plutôt dans une caverne de manuscrits, de feuilles vierges et écrites, de sous-mains, de livres qui s’amoncelaient, qui s’égaraient dans les interstices entre lit et mur, qui s’empilaient sur la table de nuit – ce ne fut pas seulement ce Proust-là qu’il évoqua ; il esquissa les vingt ans d’histoire de cette amitié, les accès de tendresse émouvante, les éclats de folle méfiance, le « Vous m’avez trahi » à propos de tout et rien, sans oublier le remarquable récit qu’il nous fit du dîner auquel il avait convié Marcel Proust et James Joyce, qui se rencontrèrent ainsi pour la première et pour la dernière fois, et de son propre rôle à cette occasion. « Maintenir la conversation », dit Fargue, « c’était pour moi comme soulever un quintal. Et pourtant j’avais, par précaution, invité deux jolies femmes, pour adoucir un peu le choc. Mais cela n’empêcha pas Joyce, en partant, de jurer d’une voix forte qu’il ne mettrait plus jamais les pieds dans une pièce où il courrait le risque de rencontrer ce personnage. » Et Fargue mime l’accablement qui saisit l’Irlandais au moment où Proust affirma, les yeux écarquillés et humides, à propos d’une quelconque seigneurie impériale et princière : « C’était ma première altesse. » Ce jeune Proust de la fin des années 90 se trouvait au début d’un chemin dont il ne pouvait lui-même prévoir où il aboutirait. A l’époque il cherchait l’identité dans l’être humain. C’est elle qu’il lui semblait devoir adorer. Ainsi commença le plus grand destructeur de l’idée de la personnalité que connaît la littérature contemporaine.
   ― « Fargue », écrit Léon-Pierre Quint en novembre 1929, « est de ceux qui écrivent comme ils parlent, il énonce sans arrêt des œuvres qui restent non-écrites, peut-être par paresse, peut-être par mépris pour l’écriture. Il ne pouvait s’exprimer autrement que par éclairs spirituels, par jeux de mots, qui se suivaient en toute liberté. Paris, ses petits cafés oubliés de Dieu, ses bars, ses rues et la vie nocturne sans fin, il l’aime comme un enfant. Il doit avoir une santé de fer, une nature incroyablement résistante. Dans la journée c’est un industriel et le soir il sort. Des femmes élégantes, des Américaines, l’accompagnent. Cet homme d’une cinquantaine d’années mène la nuit, comme si cela allait de soi, l’existence d’un gigolo et met tous ceux qu’il rencontre sous le charme de son verbiage. » C’est exactement ainsi que j’ai fait sa connaissance, nous sommes restés ensemble, sous un petit feu d’artifice de souvenirs et d’aphorismes, jusqu’à ce qu’on nous mette dehors à trois heures du matin.

Walter Benjamin, Journal parisien in Sur Proust, Éditions Nous, 2010, pp. 66-67-68.



■ Walter Benjamin
sur Terres de femmes

4 février 1930 | Walter Benjamin, Adrienne Monnier
→ 29 juillet 1935 | Walter Benjamin, Hachich à Marseille
→ Gisèle Freund | Rencontre avec Walter Benjamin in « La galaxie de Gisèle Freund »



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