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QUE SIGNIFIE PENSER ? UN TEXTE DE JEAN TELLEZ [ Blog"La philosophie chez GERMINA"]

Publié le 04 mars 2012 par Giraudet @dogiraudet

Que signifie "penser"?

A l'ère de la mondialisation, à l'époque où nous sommes plus de sept milliards d'individus, tous singuliers, appartenant à des cultures différentes, nous devons renoncer à des discours qui continueraient à dire : tout humain est ceci ou cela...  A plus forte raison, aux discours qui commencent par "tout homme", car il est temps de noter que l'on ne peut parler de toute l'humanité avec un terme qui n'en désigne que la moitié.

En fait, nous sommes désormais devant un prodigieux paradoxe : les milliards d'individus sont de plus en plus singuliers et expriment leur singularité de plus en plus, par tous les moyens dont ils disposent; ils n'en créent pas moins un espace commun, via voyages, immigrations et télécommunications. Le paradoxe est qu'ils créent du commun avec tous les outils qui leur servent à exprimer leur différence inclassable, leur irréductibilité à tout système, à toute universalité. L'espace commun est créé par des myriades d'atomes qui ne mettent en commun que ce qui les différencie absolument!

C'est une nouvelle donne considérable, et nous n'allons plus cesser d'en explorer la nouveauté. Il en est une que j'aimerais signaler tout de suite : le changement de sens du verbe "penser". Autrefois, "penser" signifiait... Quoi au juste? Voilà un mot au sens embarrassant.  Disons que ce verbe signifiait à peu près (et continuera encore quelque temps à le faire, par inertie) : avoir dans l'esprit des choses appartant à un fonds commun prééxistant - une sorte de réserve, si l'on veut, où chacun allait puiser. Dans cette ancienne conception, il pouvait surgir, de temps en temps des individus qui, par un coup de génie, augmentaient le stock du pensable. Cette conception ne pouvait tenir que par un postulat : les individus susceptibles d'augmenter le stock des pensées sont rares.

Cette conception est condamnée à s'affaiblir inéluctablement. Autrement dit, il y aura de moins en moins de génies, de penseurs, de créateurs. Mais pourquoi? Pour une raison remarquable. Parce qu'il y en aura de plus en plus. Un génie, un penseur, un créateur innovent du fait qu'ils imposent leur singularité, leur manière irréductiblement nouvelle de penser. On pourrait faire ce constat : on est un génie par un démon propre et intime de la singularité, on est un créateur parce qu'on s'enracine dans le seul fait de son être-au-monde individuel. C'est le grand secret de la pensée. Les fondateurs de religions, les philosophes, les grands artistes l'ont tu et l'ont abondamment exploité. Jean l'Evangéliste fait dire à Jésus : "Je me rends témoignage à moi-même" (Jean, 8, 18) et "aussi longtemps que je suis dans le monde , je suis la lumière du monde" (Ibid., 9,4). Ces dernier mots contiennent le secret de toute pensée novatrice, de toute révolution dans le domaine de l'esprit : je suis venu au monde, moi, j'en suis donc la lumière. Entendez-le ainsi : toute ma puissance immense de penser, de déclarer, de décréter, je la tiens du fait de ma venue au monde.

Réfléchissons brièvement à ce que signifie "venir au monde" : c'est chambouler le monde. Si vous ne l'admettez pas, c'est que vous ne prenez l'expression "venir au monde" dans sa simplicité. Elle signifie que vous arrivez. Vous introduisez quelque chose qui n'était pas du monde. Vous transformez donc radicalement la donne des choses. C'est pourquoi Jean fait dire avec tant d'insistance à Jésus : "j'ai vaincu le monde" (16,33) et "je ne suis pas du monde" (17,15). Vous pouvez évidemment refuser ce fait pourtant éblouissant. Vous pouvez penser que votre venue au monde ne change rien de fondamental aux choses, mais alors vous ne serez pas créateur, fondateur, penseur.

L'être-au-monde est une subversion. Cette subversion est le secret de toute pensée révolutionnaire et créatrice.

Il y aura cependant de plus en plus de penseurs et fondateurs (ce qui, pour reprendre notre paradoxe, implique qu'il n'y en aura plus), parce que la donne de l'humanité a changé et changera de plus en plus : chacun voudra exprimer la nouveauté ontologique fondamentale de sa venue au monde; tout moyen technologique nouveau fera progresser ce mouvement irresistible (il y aura du facebook à un degré inimaginable aujourd'hui). Le secret de la pensée sera largement éventé, répandu, mais sa charge subversive ne diminura pas. 

Sera manifeste ce qui est sans doute le plus vieux secret, entretenu depuis la nuit des temps : on se prononce sur l'universel, on le fait progresser en ne prenant comme matière que son seul fait individuel. Il suffit de se penser pour penser l'humanité (l'incroyable trouvaille que Montaigne avoue ingénuement); il suffit de penser l'événement de sa venue au monde pour penser tout le pensable - et déborder par là même tout le pensable.

 

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Montaigne et les femme
De Michel de Montaigne, Madeleine Lazard
Editeur : Arléa
Parution le : 3 Juin 2010

Qu'a fait l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'oser en parler sans vergogne et pour l'exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment : tuer, dérober, trahir, et cela, nous n'oserions qu'entre les dents ? Dans le troisième livre des Essais, et particulièrement au chapitre 5, " Sur des vers de Virgile ", Montaigne se peint presque " tout entier et tout nu ". C'est là en effet qu'il aborde ses rapports avec les femmes, le mariage, et la sexualité en général. Contraint par l'âge de dire adieu, non sans un regret douloureux, au commerce des dames - qu'il a toujours aimé " un peu privé " -, conscient que l'amour n'est " proprement et naturellement en sa saison qu'en l'âge voisin de l'enfance ", Montaigne refuse le ridicule du vieillard amoureux. Avec une honnêteté rare et un ton d'une modernité frappante pour un homme du XVIe siècle, il s'élève contre l'injustice des jugements masculins, reconnaissant aux deux sexes les mêmes défauts. On verra que ses vues sur le mariage et l'amour peuvent éclairer certains problèmes qui demeurent actuels au XXIe siècle.


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