Renoncer à la théorie spéculative, renouer avec la praxis, c’est s’ouvrir à une politique révolutionnaire post-marxiste possible.

Publié le 06 avril 2012 par Pigiconi

Lorsque la théorie spéculative traditionnelle rencontre latotalité, elle doit postuler qu’elle la possède ; ou bien, admettre qu’ellene peut pas remplir le rôle qu’elle s’est elle-même fixé. Si la « vérité n’estpas dans la chose, mais dans al relation », et si, comme il est évident,la relation n’a pas de frontières, alors nécessairement « le Vrai est leTout » ; et si la théorie doit être vraie, elle doit posséder letout, ou bien se démentir elle-même et accepter ce qui est pour elle la déchéancesuprême, le relativisme et le scepticisme. Cette possession du tout doit être actuelle aussi bien au sensphilosophique qu’au sens courant : explicitement réalisée, et présente àchaque instant.Pour la praxis aussi, la relation n’a pas de frontières.Mais il n’en résulte pas le besoin de fixer et de posséder la totalité dusystème de relations. L’exigence de la prise en considération de la totalitéest toujours présente pour la praxis, mais cette prise en considération, lapraxis n’est pas tenue de l’achever à aucun moment. Cela, parce que pour ellecette totalité n’est pas un objet passif de contemplation, dont l’existenceresterait suspendue en l’air jusqu’au moment où elle serait complètementactualisée par la théorie ; cette totalité peut se prendre, et se prend,constamment en considération elle-même.Pour la théorie spéculative, l’objet n’existe pas s’il n’estpas achevé et elle-même n’existe si elle ne peut achever son objet. La praxis, parcontre, ne peut exister que si son objet, par sa nature même, dépasse toutachèvement et est rapport perpétuellement transformé à cet objet. La praxispart de la reconnaissance explicite de l’ouverture de son objet, n’existe quepour autant qu’elle la reconnaît ; sa « prise partielle » surcelui-ci n’est pas un déficit qu’elle regrette, elle est positivement affirméeet voulue comme telle. Pour la théorie spéculative ne vaut que ce qu’elle a pud’une façon ou d’une autre consigner et assurer dans ses coffres-forts de ses « démonstrations » ;son rêve – son phantasme – c’est l’accumulation d’un trésor de véritésinusables. Pour autant que la théorie dépasse ce phantasme, elle devient vraiethéorie, pratique de la vérité. Pour la praxis, le constitué comme tel est mortaussitôt qu’il a été constitué, il n’y a pas d’acquis qui n’ait besoin d’êtrerepris dans l’actualité vivante pour soutenir son existence. Mais cetteexistence ce n’est pas elle qui doit l’assurer intégralement. Son objet n’estpas chose inerte dont elle devrait assumer le destin total. Il est lui-mêmeagissant, il possède des tendances, il produit et il s’organise – car s’il n’estpas capacité de production et capacité d’auto-organisation, il n’est rien. lathéorie spéculative s’effondre, car elle s’assigne cette tâche impossible, deprendre sur ses épaules la totalité du monde. Mais la praxis n’a pas à porterson objet à bout de bras ; tout en agissant sur lui, et du même coup, ellereconnaît dans les actes qu’il existe effectivement lui-même. Il n’y a aucunsens à s’intéresser à un enfant, à un malade, à un groupe ou à une société, sil’on ne voit pas en eux d’abord et avant tout la vie, la capacité d’être fondéedur elle-même, l’auto-production et l’auto-organisation. La politique révolutionnaire consiste à reconnaître et àexpliciter les problèmes de la société comme totalité, mais précisément parceque la société est une totalité, elle reconnaît la société comme autre choseque comme inertie relativement à ses propres problèmes. Elle constate que toutesociété a su, d’une façon ou d’une autre, faire face à son propre poids et à sapropre complexité. Et, sur ce plan encore, elle aborde le problème de façonactive : ce problème qu’elle n’invente pas, qui de toute façon estconstamment impliqué dans la vie sociale et politique, ne peut-il être affrontépar l’humanité dans des conditions différentes ? S’il s’agit de gérer lavie sociale, n’y-a-t-il pas actuellement un écart énorme entre les besoins etla réalité, entre le possible et ce qui est là ? Cette société ne serait-ellepas infiniment mieux placée pour se faire face à elle-même si elle necondamnait pas à l’inertie et à l’opposition les neuf dixièmes de sa propresubstance ?La praxis révolutionnaire n’a dons pas à produire le schématotal et détaillé de la société qu’elle vise à instaurer ; ni à « démontrer »et à garantir dans l’absolu que cette société pourra résoudre tous lesproblèmes qui pourront jamais se poser à elle. Il lui suffit de montrer quedans ce qu’elle propose, il n’y a pas d’incohérence et que, aussi loin qu’onpuisse voir, sa réalisation accroîtrait immensément la capacité de la sociétéde faire face à ses propres problèmes.CorneliusCastoriadis, L’Institution imaginaire dela sociétéPoints Seuil, pp. 133-134