Drôle de Rousseau

Publié le 26 mars 2012 par Voilacestdit


Drôle de Rousseau :  on pensera peut-être d'abord à l'humoriste québécois Stéphane Rousseau, qui n'a  pas hésité à user de son homonymie avec Jean-Jacques Rousseau pour présenter en 2010 à Montréal - avant quelques représentations à Paris - un spectacle intitulé Les Confessions de Rousseau. Il est vrai que c'était au cabaret Juste pour Rire. En 1995, l'un de ses premiers spectacles était intitulé Drôle de Stéphane Rousseau. Je lui rends la monnaie de sa pièce en titrant ce billet Drôle de Rousseau.

 Jean-Jacques Rousseau n'est pas connu pour être un rigolo. C'est un homme blessé ; donc il s'occupe beaucoup de lui-même ; il est lui-même, douloureusement ; et de ce souci qu'il a de lui-même, il va faire la matière de son écriture - magnifique. Mais il sait aussi, grâce précisément à l'écriture, prendre de la distance, vis-à-vis de lui-même, et vis-à-vis des autres : et telle est la racine de l'humour.
Il s'agit donc ici de Jean-Jacques, un drôle de personnage, qui se révèle, avec une grande volonté de sincérité, dans ses Confessions. Drôle de personnage : un peu bizarre, original, qui étonne - drôle aussi au sens d'amusant, comique, plaisant, cela Rousseau sait l'être ! il sait manier le rire, sans verser dans la dérision, être subtilement, délicieusement drôle quand il parle de lui-même, ou lorsqu'il portraiture quelqu'une de ses connaissances, d'un trait vif, net, qui reste marqué dans la mémoire.
D'où le plaisir de relire quelques morceaux, parmi tant d'autres de la même veine, des Confessions. Voici par exemple ce qu'il décrit de lui-même - il a alors vingt-cinq ou vingt-six ans [extrait du Livre sixième] :
"Je voudrais savoir s'il passe quelquefois dans les coeurs des autres hommes des puérilités pareilles à celles qui passent quelquefois dans le mien. Au milieu de mes études et d'une vie innocente autant qu'on la puisse mener, et malgré tout ce qu'on m'avait pu dire, la peur de l'enfer m'agitait encore, souvent. Je me demandais : "En quel état suis-je ? Si je mourais à l'instant même, serais-je damné ?" Selon mes jansénistes la chose était indubitable, mais selon ma conscience il me paraissait que non. Toujours craintif et flottant dans cette cruelle incertitude, j'avais recours, pour en sortir aux expédients les plus risibles, et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un homme si je lui en voyais faire autant. Un jour, rêvant à ce triste sujet, je m'exerçais machinalement à lancer des pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-à-dire sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce bel exercice, je m'avisais de m'en faire une espèce de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis : "Je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi ; si je le touche, signe de salut ; si je le manque, signe de damnation." Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de coeur, mais si heureusement, qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre, ce qui véritablement n'était pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et fort près. Depuis lors je n'ai plus douté de mon salut. Je ne sais, en me rappelant ce trait, si je dois rire ou gémir sur moi-même. Vous autres grands hommes, qui riez sûrement, félicitez-vous ; mais n'insultez pas à ma misère, car je vous jure que je la sens bien".
À propos des Savoyards, de Chambéry où il passa une partie de sa jeunesse près de Mme de Warens, des jeunes filles ses élèves particulières [Rousseau, qui a vingt ans, fait alors profession de répétiteur de musique][Extraits du Livre Cinquième] :
"C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches ou peut-être serait-ce dommage qu'ils le fussent ; car tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre ; elle n'en a pas assez pour parvenir ; et ne pouvant se livrer à l'ambition, elle suit par nécessité le conseil de Cynéas [Cinéas conseillait à Pyrrhus de renoncer à ses projets ambitieux de conquête de l'Italie] [...]
Les femmes sont belles, et pourraient se passer de l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles , je ne me rappelle pas d'en avoir vu à Chambéry une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé à les trouver telles, et l'on peut avoir raison ; mais je n'avais pas besoin d'y mettre du mien pour cela [...]"
Celle-ci  "était un peu maigre, comme sont la plupart des filles à son âge ; mais ses yeux brillants, sa taille fine et son air attirant n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire". Celle-là "était très mignonne, très timide et très blanche ; une voix nette, juste et flûtée, mais qui n'osait se développer. Elle avait au sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait quelquefois de ce côté mon attention, qui bientôt n'était plus pour la cicatrice". Cette autre "était une fille faite ; grande, belle carrure, de l'embonpoint ; elle avait été très bien". Etc.
Voilà. C'est du Rousseau Jean-Jacques. Le trait, on le voit, est vif, net. Pour parodier Proust : il "avait du mécanisme, perlait les traits". Et savait, Jean-Jacques, prendre parfois ses distances avec Rousseau.

memo

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