16 mai 1703 | Naissance de Saint-Pétersbourg

Publié le 16 mai 2012 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

  Le 16 mai 1703 est fondée par le tsar Pierre le Grand (Pierre 1er de Russie) la ville de Saint-Pétersbourg. Construite sur des territoires marécageux, Saint-Pétersbourg est sise sur le delta de la Neva, aux bords de la mer Baltique, au fond du golfe de Finlande. Le plan général de la ville est l’œuvre de l’architecte français Alexandre Le Blond. Mais c’est à l’architecte italien Domenico Trezzini que l’on doit la construction des larges avenues et « perspective », le Palais d’été et surtout la forteresse Pierre et Paul, vaste ensemble monumental qui comprend la cathédrale de même nom (où sont enterrés les tsars depuis Pierre le Grand). Résidence des tsars à partir de 1712, elle fut capitale de l’Empire russe jusqu’en 1917. Saint-Pétersbourg changea de nom en 1914 et devint Petrograd. Jusqu’en 1924 où elle fut baptisée Leningrad, cinq jours après la mort de Lénine (21 janvier 1924). La ville a retrouvé son nom d’origine en 1991.


ANDRÉI BIÉLY, PETERSBOURG (extrait)

Le coupé vola dans le brouillard

  Il bruinait sur les passants, promesse de belles grippes ; avec le brouillard de pluie, l’influenza et le rhume se glissaient par le col relevé du lycéen, de l’étudiant, du fonctionnaire, de l’officier, du quidam ; le quidam observait autour de lui d’un air morne ; il observait l’avenue ; il circulait, emporté dans l’infini des avenues, sans jamais maugréer, roulé dans un torrent de semblables, pris dans l’envol et dans le grondement, attentif aux timbres accordés des voitures automobiles.
  Et il venait donner contre un quai où tout s’arrêtait, la rumeur orchestrée et lui, le quidam.
  Loin, bien loin, et comme plus loin qu’il ne convenait, tapies peureusement, s’accroupissaient les Îles ; s’accroupissaient aussi les bâtiments ; il semblait que les eaux allaient s’affaisser, faisant soudain jaillir l’abysse glauque des vases ; au-dessus de la vase glauque, dans le brouillard, grondait et tremblait le Pont Nicolas 1er.
  Dans le matin maussade, la porte de la maison jaune, qui donnait sur la Néva, ouvrit brusquement ses deux vantaux ; et un laquais à parements dorés se précipita pour faire signe au cocher. Les chevaux gris bondirent et amenèrent jusqu’au perron le coupé orné d’armoiries représentant une licorne qui transperçait un chevalier.
  Un sergent de ville, beau gaillard qui passait devant la maison, se figea bêtement au garde-à-vous, lorsque Apollon Apollonovitch Abléoukhov, avec son visage de pierre qui rappelait un presse-papier, vêtue d’un pardessus gris et coiffé d’un immense haut-de-forme noir, dévala le perron et bondit encore plus vite sur le marche-pied de la calèche, tout en passant à la main gauche un de ses gant de daim, noirs aussi.
  Apollon Apollonovitch Abléoukhov jeta un regard bref et distrait vers le sergent de ville, le coupé, le cocher, vers le grand pont noir, vers les espaces de la Néva, dont les lointains brumeux et ternes hérissaient les lignes de leurs cheminées, et d’où regardait d’un air apeuré l’île Vassilevski.
  Le laquais grisonnant claqua la portière avec empressement. Le coupé s’envola comme une flèche dans le brouillard et le sergent de ville qui s’était trouvé là tourna la tête vers le brouillard sale, dans la direction où s’était envolé comme une flèche le coupé ; il poussa un soupir et s’en alla ; le laquais lui aussi regarda dans la même direction, vers les espaces de la Néva dont les lointains brumeux et ternes hérissaient les lignes de leurs cheminées et d’où regardait d’un air apeuré l’île Vassilevski.
  Nous n’en sommes qu’au début, mais je dois interrompre le fil de mon récit, afin de présenter au lecteur le lieu de l’action d’un certain drame.

Carrés, parallélépipèdes, cubes.

  À l’endroit où se balançait seulement une humidité grise, on vit s’efforcer d’apparaître, opaque, puis descendre du ciel sur la terre, sale et noirâtre, la cathédrale Saint-Isaac ; s’efforça d’apparaître et apparut enfin le monument équestre de l’empereur Nicolas 1er ; au pied de sa statue, surgit du brouillard le bonnet poilu d’un grenadier impérial.
  Le coupé volait vers la Perspective Nevski.
  Apollon Apollonovitch Abléoukhov était bercé sur les coussins de satin ; quatre parois perpendiculaires l’isolaient de la fange de la voie publique ; elles le séparaient aussi des gens et des couvertures rouges et humides de ces misérables revues dont les premiers vendeurs étaient postés à ce carrefour.
  La régularité et la symétrie calmèrent les nerfs du sénateur, qu’avaient excités le dérangement de sa vie domestique et la rotation à vide de nos rouages gouvernementaux.
  Simplicité et harmonie marquaient son goût.
  Plus que tout, il aimait cette perspective rectiligne ; elle évoquait pour lui l’écoulement du temps entre deux points de l’existence.
  Les maisons, tels des cubes, s’y fondaient en une fuite rectiligne à cinq étages ; cette ligne se distinguait de celle de l’existence, où ce qui n’était que le point milieu de l’ascension pour le dignitaire portant croix diamantée en sautoir, avait été pour tant d’autres le point final à leur carrière.
  L’inspiration venait au sénateur quand le cube bien laqué de son coupé traversait la ligne de la Nevski : défilait la numération des maisons, se mouvait la circulation ; là-bas, loin, bien loin, par temps clair, on voyait étinceler la flèche dorée de l’Amirauté, les nuages, le rayon pourpre du couchant ; là-bas, par temps de brume, on ne distinguait plus rien, plus personne.
  Or, là-bas, ce n’était que lignes : la Néva, les Îles. Probablement, en ces temps lointains où se levaient des marais moussus les hautes toitures, les mâts, les flèches des clochers perçant de leur dentelure la moisissure verdâtre du brouillard, depuis les espaces de plomb, depuis les mers baltes et allemandes, sur sa voilure d’ombre cingla vers Pétersbourg le Hollandais Volant, afin d’ériger ici le mirage de ses possessions brumeuses et de baptiser îles la vague des nuages qui accouraient, menaçants.
  Apollon Apollonovitch Abléoukhov n’aimait pas les îles ; la population y est manufacturière, grossière ; le grouillant essaim humain s’y écoule chaque matin vers les fabriques hérissées de cheminées ; les habitants des Îles entrent pourtant dans les statistiques de l’Empire ; même eux sont recensés.
  Apollon Apollonovitch ne voulait pas penser plus loin ; les Îles, les écraser ! Se les assujettir par le métal d’un énorme pont, les transpercer des traits de profondes perspectives !


Andréi Biély, Pétersbourg [1916-1922], roman, Éditions L’Âge d’Homme, 1967, pp. 23-24-25. Traduit du russe (à partir de l’édition soviétique de 1928, rééditée en 1935) par Jacques Catteau et Georges Nivat. Préface de Pierre Pascal. Postface de Georges Nivat.


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