18 mai 2010 | Mort d’Edoardo Sanguineti

Publié le 18 mai 2012 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

Le 18 mai 2010 meurt à l’hôpital de Gênes, sa vie natale, le poète Edoardo Sanguineti.



Image, G.AdC


  C’est cependant à Turin, dans les années d’après-guerre (il est né le 9 décembre 1930) que Sanguineti accomplit son triple apprentissage : culturel, politique et poétique. À la sortie du lycée, les jeunes gens de sa génération allaient écouter Salvatore Quasimodo, et le soir, ils allaient écouter Casella jouer du Bach. Il a une vingtaine d’années lorsqu’il compose Laborintus (publié en 1956). Œuvre expérimentale en vers, ce recueil poétique, qui témoigne chez le poète de la nécessité de trouver de nouveaux modes d’expression, est l’œuvre majeure du poète. Au mouvement ascensionnel de l’itinéraire dantesque, Sanguineti oppose le déplacement horizontal du labyrinthe. Seul susceptible, selon lui, de déjouer les mécanismes de la société bourgeoise. Tout en jonglant avec les différents registres lexicaux et stylistiques, Sanguineti pratique la fragmentation du langage, témoignage de déstructurations plus vastes en relation étroite avec la crise des valeurs traditionnelles. D’autres œuvres suivront, proches du journal en vers, à tonalité ironique ou parodique. Catamerone (1951-1971) ; Wirrwar (1972) ; Postkarten (1972-1977) ; Stracciafoglio (Brouillon, 1977-1979), Scartabello (Cahier de brouillon, 1980) ; Alfabetto apocalittico (1984).

  Grand intellectuel, poète d’avant-garde fondateur du Groupe 63, critique littéraire et théoricien contesté, Edoardo Sanguineti a été tout au long de sa vie un homme engagé (tant dans ses choix politiques que dans son métier d’universitaire et de professeur de littérature), cherchant à concilier révolution littéraire et révolution politique.

  Composé de vingt-et-un huitains, un par lettre de l’alphabet italien, l’Alfabetto apocalittico (écrit en 1982 et publié en 1984) exploite avec talent et humour la veine ludique de l’Oulipo, à la manière de Queneau, de Perec et de Roubaud. Ci-dessous, deux lettres de l’alphabet (C et P) :


Source


C

cascato è il cavo cielo & la cometa
cresta è di cotte croste & cruda creta:
celibe è il cosmo in chiara crisi cronica,
cubo cilindro & circumsfera conica:
crocida il corvo, cuculia il cuculo,
chiucchiurla il chiurlo& crepita col culo:
cecato mi è il colòn, cacato ho il cazzo,
chiudi ’sta cantilena, can cagnazzo:

C

chu est le ciel creux & la comète
crête est de cuite croûtes & de craie crue :
célibataire est le cosmos, en criante crise chronique,
cube, cylindre & circumsphère conique :
le corbeau croasse, coucou coucoute,
le courlis courlotte & avec son cul crépite :
clos cette cantilène, clebs d’un clébard :



Source

P

pisciano a pioggia piovre & pipistrelli,
pace promulgo a paggi & a pazzarelli:
pace proclamo, perché porto pena,
porto palpebre & pinne di polena:
poppano i porci pozzi & pescicani,
piegano i ponti porri & pellicani:
poesia prosaica, pratica permessa,
penna mi sei, sei piuma, & pia promessa:

P

pissent en pluie pieuvres & pipistrelles,
paix je promulgue pour pages & patraques :
paix je proclame, parce que j’apporte la peine,
des paupières j’apporte & des palmes de proue :
pompent les porcins puits & poissonnailles,
poésie prosaïque, permise pratique,
plume tu m’es, tu es plume & pieuse promesse :


Edoardo Sanguineti, Alfabetto apocalittico (écrit en 1982), Galleria Rizzardi, 1984. Traduction française in Po&sie, numéro 109, 1975-2004, Trente ans de poésie italienne, Belin, 2004, page 214 (traduction de Philippe Di Meo).





  EDOARDO SANGUINETI

  
  Source

  ■ Edoardo Sanguineti
  sur Terres de femmes

→ Ballade des femmes
→ je t’explore, ma chair
→ Wirrwarr
→ 4 juillet 1969 | L'Orlando Furioso mis en scène par Luca Ronconi (interview d’Edoardo Sanguineti)

  ■ Voir | écouter aussi ▼

→ (sur Popinga) L’Alfabeto apocalittico di Edoardo Sanguineti
→ (sur YouTube) Alfabeto apocalittico, N, lu par Edoardo Sanguineti
une bio-bibliographie d'Edoardo Sanguineti sur le site du cipM (centre international de poésie Marseille). On peut aussi y entendre Edoardo Sanguineti (et non pas Sanguinetti) dire à voix haute un extrait de Postkarten (Éditions l’Âge d’Homme, 1985). Edoardo Sanguineti ["a toujours estimé que ses poèmes étaient destinés essentiellement à la fonction vocale."]
→ (sur YouTube) une interview d’Edoardo Sanguineti (Source : Feltrinelli editore)



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