Les soubresauts haineux du progressisme mourant

Publié le 07 juin 2012 par Hermas

l a souvent été question, dans ce blogue, de la crise de l’Église. Une crise née autour des années soixante, à la faveur des bouleversements moraux et sociaux qui ont secoué depuis lors la société occidentale. Une crise interminable, cruelle, dévastatrice, qui a ravagé le sens du sacré, de la transcendance, et jusqu’à la mémoire historique et théologique d’un grand nombre, clercs et laïcs. Une crise qui a déboussolé de nombreuses consciences, désespéré de nombreux fidèles, contrarié gravement l’élan des vocations sacerdotales. Une crise qui a trahi les attentes de la société, plongé de nombreuses âmes dans la solitude, déshonoré de nombreux pasteurs, fait perdre au grand nombre, par leurs soins, le sens de l’Église [pour lui substituer une sorte de démocratisme prophétique], le sens du péché, le sens du salut, le sens de Dieu et, au fond, le sens authentique de la vérité de l’homme.

L’esprit du monde, qui a insufflé à cette crise son effroyable capacité de nuisance, comme tout esprit de destruction, est un esprit manichéen. Il y a pour lui les “bons”, ceux qui vont dans son sens, qui sont éclairés, adultes, modernes, libérés ; et puis il y a les “autres”, les mauvais, les ringards, ceux qui sont fanatiquement enfermés dans leur passé, dans l’obscurantisme d’autrefois. Sur ceux-là, dans une sorte de haine politico-religieuse tenace, les prophètes de notre temps ont collé une étiquette, une étoile jaune qui les désignent durablement à la méfiance et au mépris de tous : ce sont des “traditionnalistes”, des “intégristes”, mots auxquels il convient de donner, implicitement ou explicitement, la même connotation, dans le domaine religieux, que celle qui est attachée aux termes de “fascistes” ou “d’extrême-droite” dans le domaine politique. La confusion conceptuelle ne doit rien au hasard. L'idéologie progressiste ne peut pas oublier ses complicités natives avec le marxisme.

Le progressiste éclairé a ainsi son langage, par lequel il coupe la réalité en tranches, pour séparer ce qu’il appelle “brebis”, et ce qu’il appelle “loups”, dénoncer des suspects, prononcer des réprobations morales. Ce langage obéit à des critères d’appréciation qu’il définit lui-même, y compris, au besoin, contre l’Église. Pourquoi échapperait-elle à la nécessité d’être contrainte par lui à la Liberté et à la Lumière ? L’Église, d’ailleurs, est ce qu’il dit qu’elle doit être, comme aussi la morale, le dogme, le Pape ou le Concile. Autant de termes dont son magistère infaillible se réserve de définir et de contrôler le sens. Cela fait ainsi plus de quarante ans que le progressiste éclairé, sous ses vêtements de clerc ou de laïc [souvent le même...], travaille à persuader tout baptisé, en même temps qu’il s’en auto-convainc, que le Concile Vatican II n’est pas ce qu’il contient mais ce qu’il a décidé qu’il devait être. Quarante ans qu’en vertu de son charisme inquisitorial, le progressiste éclairé, qui se pense comme un paradigme du catholicisme, multiplie censures, persécutions et atimies. Sandro Magister nous a récemment rappelé que le cardinal Daniélou fut l’une de ses multiples victimes dans les années 1970, pour avoir osé dénoncer la décadence qui ruinait alors les instituts religieux « au nom d’une fausse interprétation de Vatican II » et « d’une conception erronée de la mutation de l’homme et de l’Église ». Dans son hypocrisie diabolique, le progressiste éclairé couvre ses crimes de l’autorité de l’Évangile : il préfère, dit-il, l’Esprit qui vivifie à la lettre qui tue.

L’Église, pourtant, comme un être vivant qu’elle est, réagit de l’intérieur à ce mal. Une telle crise ne peut pas l’affecter si profondément sans qu’elle soit permise par Dieu, pour son bien, pour qu’elle retourne à sa source et s’y régénère. Elle a besoin de guérir à la fois d’un certain pharisaïsme traditionnaliste, « quiétisme paresseux, qui résiste à l’expurgation de l’ancien ferment, empêche les rénovations spirituelles nécessaires et tend à l’immobilisme et à la momification » et de ce modernisme « innovateur et destructeur », qui « sous prétexte de renouveler ce qui est ancien et de ne pas manquer les avancées de la modernité, cherche à rompre les liens de la tradition légitime, pour se laisser emporter par le vent de la mode et de toutes sortes de fantaisies humaines ». L’Église, sel de la terre, « jamais n’admet les éléments mondains qui ne sont pas selon le Christ. Bien au contraire : par réaction vitale, elle les élimine et les repousse. En même temps, elle puise opportunément en elle, “tirant le nouveau de l’ancien”, se renouvelant comme le phénix en une jeunesse perpétuelle, déployant la variété de ses splendeurs, illuminant les hommes selon leurs nécessités, portant enfin à tous les siècles la parole éternelle qu’ils attendent d’elle pour leur salut ». Les Papes Jean-Paul II et Benoît XVI ont ouvert la voie en ces temps troublés. L’année Mariale, l’année de l’Eucharistie, l’année sacerdotale, l’année saint Paul, bientôt l’année de la Foi. Dans ce creuset, de nouvelles générosités se sont partout levées, de nouveaux prêtres, de nouveaux évêques et de nouveaux laïcs.

Et cependant les nuques raides demeurent dures, en particulier pour résister au travail de pacification liturgique et de réunification entrepris par le Pape Benoît XVI. L’accepter, ce serait renoncer au parti-pris de rupture qui constitue le fondement intellectuel du progressisme. Mieux vaut se résigner [ce qui ne coûte guère] à l’exil, voire à la mort ecclésiale de milliers de personnes, rejetées à jamais dans les ténèbres extérieures de “l’intégrisme”, que de renouer avec des conceptions liturgiques ou théologiques imprégnées de tradition. La haine sourde qui se nourrit de ce rejet n’a pas que des ressorts théologiques, dans un clergé ne brillant pas toujours pas sa formation. Elle obéit aussi à la peur de ce que cette pacification et cette réunification viennent mettre un terme, si elles se réalisaient, à l’impérialisme moral dont jouit largement encore le progressisme sur les consciences et à cet anarchisme qu’il a conquis, en tant de domaines, sur la discipline ecclésiastique.

On peut voir à quels excès cette crainte et cette haine conduisent, dans le diocèse de Luçon, parce que Mgr Castet, son évêque, a accepté de conférer l’ordination sacerdotale à des séminaristes de la Fraternité Saint-Pierre. Cette Fraternité est pourtant de droit pontifical, elle agit “cor unum” et “anima una” avec le Souverain Pontife. Elle est un instrument de l’Église, et le Christ agit donc par elle, en particulier pour donner à la France ces prêtres dont elle a tant besoin et que tant de diocèses sont incapables de lui apporter, mais peu importe ! Les Gardiens du Temple se dressent, qui se réclament de “l’Église de Vendée”, déchirent leurs vêtements, arrachent leurs barbes, couvrent leurs têtes de cendre, appelent les feux du ciel et hurlent à l’intégrisme, à “l’ultra-traditionalisme”, car cette Fraternité, disent-ils, conduit à « tourner le dos au Concile », à leur Concile phantasmé, celui qui n’existe que dans leurs têtes.

Le progressisme ainsi se révèle pour ce qu’il peut être : un intégrisme totalitaire, vieilli, qui cherche à préserver ses privilèges, par la police de la pensée, l’incantation et la sourde menace. Son irrationalisme est tel qu’il paraît préférer la disparition de l’Église – que l’on songe à la moyenne d’âge des prêtres dans tant de diocèses : 73 ans dans celui de Bayonne ! – à la moindre abdication de ses orgueilleuses et ruineuses prétentions à tout dominer ou de ses visions erronées de l’Église et du monde.  

Il y a quelque chose de pathétique dans cette conduite mêlée d’aveuglement et de sombre bêtise. Mais c’est l’esprit d’espérance qui doit l’emporter. Ces agitations sont les soubresauts d’une idéologie mourante, qui empoisonne hélas jusqu’au bout ceux qui en ont fait leur maître.

« Le progrès chrétien, comme tout progrès réel, consiste à conserver fidèlement tout ce qui est bon de ce que l’on a reçu en héritage, à le cultiver, pour qu’il ne soit pas détérioré, à le faire fructifier et à l’accroître, à le compléter, par des acquisitions ou des assimilations nouvelles. Il en est ainsi lorsque l’on éprouve toutes choses et que l’on accepte de retenir celles qui s’avèrent bonnes et légitimes (1 Thessaloniciens, 5,21), d’où qu’elles viennent, anciennes ou modernes, parce que toute vérité, toute bonté, où qu’elle se trouve, est de Dieu » (J. G. Arintero). Voilà ce que, leur vie durant, les indécrottables progressistes n’auront pas compris. Voilà la voie suivie en revanche par les Papes, la voie que nous devons nous-mêmes suivre, accompagnant de notre prière le Successeur de Pierre ainsi que les évêques et les prêtres qui lui sont courageusement fidèles. 

Merci, Monseigneur Castet, pour votre (courageux et tranquille) exemple. La raison comme la foi sont pour vous.