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5 septembre 1803 | Mort de Choderlos de Laclos

Publié le 05 septembre 2012 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

   Le 5 septembre 1803 meurt à Tarente, quartier général des armées françaises d’Italie du Sud, Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos, né à Amiens le 19 octobre 1741. La dysenterie met fin à une vie mouvementée, partagée entre une carrière militaire tissée d’ennui et de solitude, par les scandales occasionnés par ses prises de position contre Vauban (et son système de fortifications) et par sa fulgurante carrière littéraire.



Choderlos de Laclos par Maurice Quantin de La Tour

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   Au cours de ses errances militaires, Laclos trompe son désœuvrement en s’adonnant à l’écriture. Après avoir composé un Almanach des Muses (1773) et un opéra comique ― Ernestine (1777) ― sifflé par le public, Laclos crée un événement sans précédent en publiant, en mars 1782, un roman dont les personnages lui sont inspirés, semble-t-il, par sa vie dans les villes de garnisons ― Toul, Strasbourg, Grenoble, Besançon, Valence. Les Liaisons dangereuses triomphe avec la vente de deux mille exemplaires en un mois.


   L’année suivante, en 1783, alors qu’il est affecté à La Rochelle pour la construction de l’arsenal, il séduit Marie-Soulange Duperré, fille d’un « commissaire de guerre » qui lui donne un fils. En mai 1786, Laclos épouse la jeune femme. Il publie la Lettre à MM. de l’Académie française sur l’éloge de M. de Vauban. En 1788, Laclos quitte l’armée et entre au service du duc d’Orléans qui l’engage comme « secrétaire des commandements ».


  Quelques années plus tard, en janvier 1800, Choderlos de Laclos, partisan de Bonaparte, est réintégré dans l’armée. Sur ordre du Premier Consul, il est nommé général d’artillerie. En mai de la même année, affecté à l’armée du Rhin, il part faire la guerre pour la première fois. En août 1800, il part en campagne dans la plaine du Pô. En avril 1803, il est affecté à Tarente. Il meurt avant même d’avoir pu exercer sa charge de directeur de l’artillerie de Naples. Enterré dans une île de la rade de Tarente, sa tombe est violée et détruite en 1815.


   Aujourd’hui encore, Les Liaisons dangereuses continue d’inspirer nombre d’artistes, cinéastes, hommes de théâtre et écrivains. Ainsi Hella S. Haasse, romancière, dramaturge, essayiste néerlandaise qui, dans son roman Une liaison dangereuse, Lettres de La Haye, poursuit, sous la forme d’un échange épistolaire entre deux femmes (que tout oppose), l’histoire de la marquise de Merteuil, réfugiée en Hollande.


12. À la Marquise de Merteuil


  Le vide et le silence règnent dans les bosquets de Pex. Là où je m’imaginais voir votre demeure, il n’y a plus que des sentiers déserts entre des haies d’aulnes et d’ormes. Des écharpes de brouillard s’effilochent entre les arbres. Probablement qu’à cette heure personne ne sort son chien, tous les enfants sont en classe, les habitants du quartier trouvent l’air trop froid et humide pour aller se promener.
   Je pense que vous n’êtes plus ici. Votre image s’estompe. Naturellement, il est vain de vous accorder la parole pour ajouter quoi que ce soit à ce que Laclos a dévoilé sur vous. Aucune analyse ne saurait être plus pénétrante, aucune interprétation plus profonde que cette langue claire, qui se passe de commentaires. Laclos laisse entendre que vous aviez pris le chemin de la Hollande mais – j’ai le devoir de le reconnaître – cela ne signifie pas que vous ayez vraiment atteint ce pays. Peut-être avez-vous définitivement disparu dans l’au-delà réservé aux personnages de roman, un séjour crépusculaire, inaccessible au lecteur. La marquise de Merteuil cessa d’exister à une date que j’ignore (1781 ou 1782 ?), lorsque Laclos rédigea les dernières lignes de son roman. La femme avec laquelle j’ai « échangé des idées » est née de moi, je l’ai dotée d’un semblant de substance. Tout en avançant lentement sous les branches ruisselantes, je comprends aussi que vous, ma « création », vous avez été pour moi l’incarnation du réseau complexe de rapports humains qui, dans la réalité comme dans la fiction, ne cesse de me fasciner. Dans la manière dont vous manipulez les personnages qui vous entouraient vous avez procédé comme un auteur. Je vous ai vue comme la personnification d’une caractéristique que l’on redoute et exècre – non sans raison – chez les écrivains : cette tendance à faire des hommes, de leurs sentiments, de leurs pensées, la matière de leur propre création, enfermés dans leur propre monde intérieur, interrogeant le monde extérieur à travers la lunette de leurs facultés perceptives ; produisant une « œuvre d’art », une fiction, comme moyen de participer à la vie ; au temps de vos liaisons, ne ressembliez-vous pas vous-même étonnamment à bien des créateurs ?
  Qui veut découvrir le secret de votre existence ― à supposer que cela puisse jamais se produire ! ― doit peut-être en chercher la clé dans la vie de Choderlos de Laclos. Il était doué pour les mathématiques, avait une vision progressiste de la société, était au fond un moraliste romantique (mais ses réactions sur le romantisme sont le produit typique d’un cerveau scientifique) qui, grâce à une critique lucide de sa propre situation, savait tenir en bride son penchant au libertinage et son ambition de réussir une brillante carrière dans la vie mondaine. Il séduisit une jeune fille, la belle Solange Duperré, mais ne considéra pas son acte comme une futilité à l’instar de Valmont ; elle n’eut pas à endurer comme Cécile Volanges la souffrance et l’humiliation d’une fausse couche secrète, mais mit au monde un enfant qu’il reconnut. Elle resta la maîtresse de Laclos ; il ne l’abandonna pas, comme fit Valmont à l’égard de madame de Tourvel, mais l’épousa plus tard. Ils vécurent heureux ensemble ― en parfaite contradiction avec le code de la « rouerie ». Laclos lui-même déclara plus d’une fois qu’il considérait l’intimité conjugale et la félicité réciproque comme le bien suprême. Peu de temps avant sa mort, il écrivit d’Italie à sa femme :
  « Vous avez raison de dire que malgré dix-sept ans de vie conjugale, notre amour, ou quel que soit le nom que vous souhaiteriez donner au sentiment qui nous unit, existe toujours. Même nos enfants n’ont pas part à cet amour qui n’appartient qu’à nous deux, mais vous pouvez dire qu’il afflue constamment vers eux et les englobe. » Et au sujet du livre qu’il souhaitait écrire, mais qu’il n’a jamais achevé :
  « Mon intention est de faire en sorte que la vérité soit admise par tous selon laquelle il n’existe aucune autre possibilité d’être vraiment heureux que dans la vie de famille. J’ai plus que quiconque l’occasion de le prouver, je peux puiser mes exemples dans une surabondance d’expériences personnelles ; mais ce que je trouve difficile c’est d’organiser tous ces éléments et c’est un problème presque insoluble que celui de retenir l’attention du lecteur sans y insérer des éléments romanesques. Il faudrait que cela devînt quelque chose de semblable aux Confessions de Rousseau ; et cette perspective me décourage. »
  Il existe un portrait de Laclos réalisé par le pastelliste Maurice Quentin de la Tour. L’écrivain qui, pendant deux siècles connut une réputation de cynisme sans pareil a, sur cette toile, un visage doux, las, des traits plutôt mous et un regard mélancolique. A-t-il représenté (et intensifié) dans les figures de Valmont et de Merteuil son propre scepticisme et sa propension à une attitude négative, qui n’ont jamais pris le dessus chez lui, mais dont il était le premier à connaître l’existence ? Et quels motifs m’ont poussée, moi qui, dans la vie quotidienne, « normale », ne passe pas pour être des plus méchantes, à choisir la malfaisante marquise ― projection de la Raison d’un Laclos soucieux d’aborder mathématiquement la réalité ― pour satisfaire mon propre besoin d’appréhender cette même réalité au moyen d’un mimétisme verbal ? Quel nom donner à ce que je n’ai pu garder pour moi et que je tentais pourtant de cacher à tout prix ?
  « Merteuil ! » Ne dirait-on pas un cri de guerre de la femme qui entre dans la dernière phase de son « temps », les jours de sa lune décroissante, avec toutes leurs séquelles, flambées d’incertitude, de détresse devant la jeunesse perdue, peur de la solitude.
  Un oiseau frétille entre les feuilles mortes: il pépie deux ou trois fois, vagues sifflements ; un petit flûtiste emplumé qui pose sur moi un regard en coin de son œil rond et jaune. Les poissons mis à part, les oiseaux sont les êtres les plus mystérieux de la création.


Hella S. Haasse, Une liaison dangereuse, Lettres de La Haye, Éditions du Seuil, 1995, pp. 181-182-183-184. Traduit du néerlandais par Anne-Marie de Both-Diez.



■ Pierre Choderlos de Laclos
sur Terres de femmes

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