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Rilke, Jobs, le mystère de la création

Publié le 13 octobre 2012 par Voilacestdit

Le hasard de deux lectures en parallèle m'a fait rapprocher deux expériences de création. Celle de  Rainer Maria Rilke d'une part, qui, répondant à une demande de conseil du jeune Franz Xaver Kappus, traite dans plusieurs de ses Lettres à un jeune poète du mystère de la création ; celle  de Steve Jobs d'autre part [Walter Isaacson, Steve Jobs], créateur exceptionnel qui aura marqué le monde de son empreinte : ordinateur, cinéma, musique, téléphonie, il aura révolutionné successivement chacune de ces industries et inventé un monde qui avant lui n'existait pas. Le créateur rejoint-il le poète ?
"Poète" au sens étymologique [du grec poiêsis, "action de créer"] signifie "créateur". Rilke, s'appuyant sur sa propre expérience de poète, place au coeur du mystère de la création l'intime du créateur, sa solitude, du fond de laquelle - et de nulle part ailleurs - jaillit l'impérieuse nécessité de la création. Il écrit, le 17 février 1903, au jeune poète qui lui demande si ses vers sont bons :
"Rentrez en vous-même. Explorez le fond qui vous enjoint d'écrire ; vérifiez s'il étend ses   racines jusqu'à l'endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d'écrire, il vous faudrait mourir. C'est cela avant tout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : suis-je contraint d'écrire ? Creusez en vous-même jusqu'à trouver une réponse profonde. Et si elle devait être positive, s'il vous est permis de faire face à cette question sérieuse par un simple et fort "J'y suis contraint", alors, construisez votre vie en fonction de cette nécessité [...] - Et si ce mouvement vers l'intérieur, cette plongée dans votre propre monde donne naissance à des vers, alors vous ne songerez pas à demander à qui que ce soit si ce sont de bons vers [...] Une oeuvre d'art est bonne quand elle est issue de la nécessité. Elle est jugée par la nature de son origine et par rien d'autre. Aussi ne saurais-je, très cher Monsieur, vous donner d'autre conseil que celui-ci : rentrer en soi-même et sonder les profondeurs d'où jaillit votre vie [...] Car celui qui crée doit être pour lui-même tout un monde, et trouver toute chose en lui-même et dans la nature à laquelle il s'est lié".
Sonder les profondeurs d'où jaillit sa vie : dans sa lettre du 12 août 1904, Rilke revient sur ce  fond intérieur - on peut dire aussi ce fonds intérieur - d'où l'oeuvre de création tire son origine :
"Il est nécessaire - et c'est vers là qu'ira peu à peu notre développement - que ne nous advienne rien d'étranger, mais seulement ce qui nous appartient de longue date. On a déjà dû repenser tant de conceptions du mouvement ! Il faudra bien aussi en venir à admettre que ce que nous appelons destin sort des hommes et n'entre pas en eux de l'extérieur. Simplement, comme tant d'entre eux ont omis, aussi longtemps qu'en eux vivait leur destin, de s'en imprégner et de les transformer pour en faire leur propre substance, ils n'ont pas su reconnaître ce qui sortait d'eux-mêmes.
[...]
Comment notre condition ne serait-elle pas difficile ? Et si nous parlons à nouveau de solitude, il est de plus en plus clair qu'elle n'est en fait rien qui nous soit loisible de choisir ou de laisser. Nous sommes seuls. On peut se donner le change et faire comme s'il n'en était pas ainsi. Mais pas plus. Or combien ne vaut-il pas mieux reconnaître que nous le sommes, et même partir précisément de là ! [c'est moi qui souligne]"
Voilà l'expérience de Rilke : c'est de sa solitude que part le créateur, dans le creuset de sa propre substance qu'il forge sa création.
Jobs, créateur hors pair est aussi hors père : la solitude, il l'a éprouvée tôt dès son jeune âge, lorsqu'il sut qu'il avait été adopté, que ses parents biologiques l'avaient abandonné à sa naissance. Abandonné : une blessure qui ne se refermera jamais. "Son besoin d'avoir la maîtrise totale dans tout ce qu'il entreprend vient de cette blessure, analyse un ancien collègue d'Apple. Pour Steve, le produit est une extension de lui-même."
Ce sentiment de différence, d'être à part va marquer Jobs dans ses premiers choix et certaines de ses attitudes. 1972 : il a 17 ans. Ses parents adoptifs, qui avaient ouvert un fonds pour lui financer des études supérieures, et avaient travaillé dur pour cela, veulent l'envoyer à l'université ; mais il ne veut entendre parler ni de Berkeley [où était son copain Wozniak, futur cofondateur de Apple], ni de Stanford, à deux pas de chez lui : "Les gars qui allaient là-bas avaient déjà un plan de carrière. Ils n'avaient pas la fibre artistique. Moi, je désirais un supplément d'âme, faire quelque chose de différent et d'intéressant."
Il ira donc à College Reed, un établissement réputé pour la liberté qui y régnait, dont le programme portait sur les sept arts libéraux. - Mais il  refusera de recevoir ses parents sur le campus. "C'est l'un des moments de ma vie dont j'ai le plus honte. Je ne leur ai montré aucune gratitude ; et je les ai blessés. Je n'aurais pas dû. Ils avaient tout fait pour que je puisse aller là-bas, mais je ne voulais pas les avoir dans les pattes. Je voulais que personne ne sache que j'avais des parents. Je voulais être l'orphelin qui avait traversé tout le pays en train, et qui débarquait de nulle part. Un être vierge, sans racines, sans relations, sans passé."
À Reed, [outre la calligraphie, qui marquera l'univers des Mac] il découvre la spiritualité orientale et s'initie au zen. Un ami de collège témoigne : "Ca a été d'une grande influence chez lui ; ça se voit, encore aujourd'hui, dans son approche globale des choses, son goût de l'épure, sa capacité de concentration." En 1974 il fera un long séjour en Inde. Toute sa vie il conservera cette assise spirituelle qui, si elle ne lui a peut-être pas permis de trouver la sérénité intérieure, lui donne les fondements d'une attitude détachée, un style de vie minimaliste et dépouillé.
Pas de meubles dans les pièces où il vit. Il ne veut pas modifier son mode de vie avec l'argent gagné : "Je voyais les gens d'Apple s'enrichir et se sentir obligés de changer de mode de vie. Certains s'achetaient une Rolls Royce, des maisons, avec, pour chaque, une brigade d'employés plus quelqu'un pour diriger ce petit monde. Leurs épouses se faisaient tout refaire et ne ressemblaient plus à rien. Ce n'est pas ainsi que je voulais vivre. C'est de la folie. J'ai fait le serment de ne pas laisser l'argent ruiner ma vie." Ce à quoi Jobs s'attache  c'est se concentrer sur "ce qui est essentiel - créer plutôt que gagner de l'argent, mettre à flots le plus de choses possibles dans le fleuve de l'histoire et de la conscience humaine."
Se concentrer sur l'essentiel. Jobs aura ces mots dans son célèbre discours devant les étudiants de Stanford [que j'ai reproduit in extenso dans un billet ancien] : "Tout s'efface devant la mort, ne laissant que l'essentiel. Se souvenir que la mort viendra un jour est la meilleure façon d'éviter le piège de croire que l'on a quelque chose à perdre. On est déjà nu."
On est déjà nu. Nous sommes seuls. Jobs rejoint ici Rilke, et sans doute tous les créateurs, dans la perception que c'est de cet essentiel - ce fonds le plus intime débarrassé de toutes les scories extérieures - que la création tire sa substantifique force.

Rilke, Jobs, le mystère de la création

1982 : Steve Jobs dans sa maison de Cupertino


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