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Chronique politique du perou, octobre 2012 une nouvelle periode de polarisation : fujimoristes et terroristes vs democrates (ii)

Publié le 17 octobre 2012 par Slal

Manuel Fajardo, et le sous-secrétaire Alfredo Crespo, ont laissé comprendre qu'ils pourraient reprendre la lutte armée dans l'avenir. Ils revendiquent aussi le fait que « Sentier Lumineux était un parti politique avec une idéologie et un programme destinés à conquérir le pouvoir politique, et à réaliser la transformation révolutionnaire de la société. » (Caretas du 20 septembre). Autant de déclarations ouvertement provocatrices qui soulèvent des remous et des questions sur la légitimité de l'existence de groupes extrémistes dans un pays démocratique qui a mis cependant vingt ans pour reconnaître le travail des policiers qui ont capturé Guzmán.

Ce n'est en effet que le 12 septembre que le ministre de l'Intérieur, Wilfredo Pedraza, a décoré 82 policiers du Groupe spécial de renseignements (GEIN) qui, après trois ans de dur travail, dans le plus grand secret pour éviter que le régime de Fujimori se mêle des recherches, capturèrent le chef du Parti communiste révolutionnaire, Sentier Lumineux, et tous les membres de son bureau politique. Fujimori apprit la nouvelle après coup, mais en falsifiant l'histoire, il prétendit que ce fut l'Armée qui fut responsable de cette action d'éclat, et décida de dissoudre le GEIN commandé par le général Ketín Vidal. Le gouvernement actuel est le premier à reconnaître le travail de ce groupe spécial, et certains de leurs agents participent à la lutte actuelle contre le terrorisme et le crime organisé au VRAEM [La República du 13 septembre].

L'augmentation considérable des actions terroristes, et le déplacement des bandes qui agissaient dans le Huallaga vers les régions du Pichis-Palcazu (Pasco) et la forêt de Cusco (La Convención), ont contraint le gouvernement à rechercher des solutions non seulement militaires, mais aussi légales, d'où la proposition d'une loi contre le négationnisme avancée par le Premier ministre Jiménez. Que penser de ce projet actuellement en débat au Congrès ? Je considère que le président Humala et le Premier ministre ont des bonnes intentions en proposant ce projet de loi. On peut croire en effet qu'ils tentent, par ce biais légal, de prendre une part active dans les décisions gouvernementales de mettre fin au terrorisme senderiste. Les bonnes intentions ne sont malheureusement pas suffisantes pour régler les problèmes de violence politique, surtout sur le plan légal. En effet, le Premier ministre affirme prendre comme modèle de ce projet anti-négationniste les « lois européennes » en la matière ; il confond en réalité des lois qui condamnent moralement le négationnisme — les crimes des nazis contre les juifs notamment —, avec des lois qui sanctionnent des personnes désignées comme coupables. En France, c'est le cas de la Loi Gayssot de 1990, qui considère comme délit la « négation de crimes contre l'humanité » commis soit par une organisation criminelle, soit par une personne reconnue coupable de ces crimes par une juridiction française ou internationale. Autrement dit, la Loi Gayssot stipule qu'on ne peut pas remettre en question le fait que des crimes contre l'humanité ont été commis par une organisation criminelle ou par une personne ; mais elle n'accuse pas le ou les responsables, car elle se placerait alors au-dessus de tout jugement. Cette nuance fondamentale entre la condamnation morale d'un acte dans une loi et la mise en accusation de responsables n'est pas du tout comprise, apparemment, au Pérou.
De fait, suite à la présentation du projet de loi au Parlement, un débat public oppose les défenseurs et les opposants. Les défenseurs, généralement membres du gouvernement, insistent sur le besoin urgent de couper court aux velléités politiques des groupes qui prônent la lutte armée et revendiquent la « pensée Gonzalo ». De son côté, la ministre de la Justice, Eda Rivas, a déclaré que la loi serait soutenue par plusieurs mesures anti-terroristes prises par les ministères de la Défense et de l'Intérieur (Caretas, 13 septembre 2012).

D'autres s'opposent au projet invoquant la subjectivité de la loi (par exemple le Procureur de la nation, José Antonio Peláez), d'autres soulignent son caractère erroné, voire opportuniste, et plusieurs défenseurs des Droits de l'Homme ont critiqué ce projet qui laisse de côté les crimes des militaires. On suggère en effet qu'une loi contre le négationniste ne concernant que les groupes subversifs tend à construire « une version officielle de l'histoire » dans laquelle les violations des droits de l'Homme par les militaires et l'État resteraient impunies.
CHRONIQUE POLITIQUE DU PEROU, OCTOBRE 2012 UNE NOUVELLE PERIODE DE POLARISATION : FUJIMORISTES ET TERRORISTES VS DEMOCRATES (II)
Procureur de la nation José Antonio Peláez. La República, septembre 2012

Il semble évident que le débat ne fait que commencer, mais on peut relever dès aujourd'hui le manque de clarté dans les termes de ce qui est remis en cause. Personne n'a encore évoqué le véritable sens des lois mémorielles et leur distinction vis-à-vis des lois pénales ordinaires. Personne n'a encore fait valoir le fait qu'on ne peut pas confondre et mettre sur le même plan les crimes de terrorisme et les crimes des militaires ; les premiers sont l'expression d'une idéologie de la violence et de la haine, alors que les seconds sont l'expression des dérives du pouvoir politique légalement institué. Les militaires font partie de la nation, alors que les terroristes en sont exclus. En conséquence, et contrairement à ce qu'affirme le Premier ministre Jiménez, il serait plus pertinent de renforcer les lois antiterroristes actuelles, dont la loi contre l'apologie du terrorisme, pour mettre en accusation et juger les responsables civils et militaires des violations des droits de l'Homme et autres crimes de guerre, que créer une nouvelle loi parfaitement inutile.

LUTTE CONTRE SENTIER LUMINEUX : TERRORISME ARMÉ ET BRANCHE POLITIQUE
La lutte contre les activités terroristes de Sentier Lumineux dans la région des fleuves Apurímac, Ene et Mantaro (VRAEM), et de sa branche politique (le groupe MOVADEF), est placée au centre des intérêts du président Humala qui a fait de la disparition définitive des anciens terroristes dans le pays l'objectif central de son mandat. Ce serait pour cette raison que, d'après la revue Caretas [du 20 septembre 2012], il organise jusqu'à deux réunions hebdomadaires au palais du gouvernement avec ses conseillers militaires, dont le Colonel Adrián Villafuerte.

Il faut préciser que depuis le mois de juin dernier, le gouvernement a entamé une grande restructuration du commandement militaire. On a créé en particulier des commandements combinés des Forces de Police [Direction contre le terrorisme (DIRCOTE), de la Direction anti-drogue (DIRANDRO)] et des Forces armées. La région militaire du VRAEM a été confiée au général César Díaz Peche, ancien commando de l'Opération Chavín de Huántar qui libéra 72 otages de la résidence de l'ambassadeur du Japon en 1996. Le commandement des Forces armées a été confié à l'Amiral José Cueto Aservi, de la Marine, et son adjoint, chef de l'État-major, est le général Víctor Montes Barrios.
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Amiral José Cueto, Commandant des Forces armées, La República, août 2012
Ce grand remaniement des commandements militaires a impliqué la nomination de neuf nouveaux généraux dans les postes de responsabilité nationale, dont plusieurs sont proches du président Humala. Cela étant posé, le gouvernement considère que la lutte anti-terroriste ne se règlera pas uniquement par la voie militaire, et des projets de développement des zones concernées seront entrepris pour affirmer la présence de l'État à partir d'investissements en infrastructure et en programmes productifs. Le Projet Pérou concernera ainsi la construction de 290 km de la route « Anneau du VRAE » destinée à relier les districts de Llochegua, Canaire, San Francisco, Santa Rosa, Río Tambo, entre autres, qui se trouvent dans les régions de Junín, Ayacucho et Cusco.

Il est important de souligner que le maire de Huanta, Carlos Rúa Carbajal, a demandé de venir en aide aux différentes communautés ashaninka de la région du VRAEM qui connaissent de terribles conditions sanitaires. C'est aussi ce qu'a rappelé le maire du Río Tambo, Tarcicio Mendoza, évoquant les promesses du président Humala d'améliorer les conditions de santé et des écoles de cette région de l'Amazonie centrale [La República du 23 mai 2012]. Les indiens Ashaninka ont souffert de manière particulièrement cruelle la domination du Sentier Lumineux dans les fleuves Tambo et Ene, et ils n'ont pas encore reçu une aide étatique digne de ce nom douze ans après la fin de la « pacification » pour laquelle ils ont aussi combattu les armes à la main. Dans la nouvelle phase de guerre contre le terrorisme, les Forces armées ont apporté 25.000 armes aux 2534 Comités d'auto-défense (majoritairement indigènes ashaninka et matsigenga) de la région du VRAEM ; la distribution de 80 fusils et 18.000 cartouches a commencé en mars 2011 à la Base 31 de l'Armée du District de Río Negro (Satipo) par l'ancien chef des armées, le général Luis Howell. Il est précisé que 400 combattants ashaninka environ accompagnent les opérations en cours. A cette occasion, le représentant des Ashaninka de la région, Jonatan Charete Quinchoker, du Río Ene, a renouvelé l'engagement des membres des communautés indigènes vis-à-vis de l'Armée et de la nation [La República du 21 mars 2011].
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Représentants des Comités d'auto-défense Ashaninka reçoivent les premières armes pour la lutte anti-terroriste. La República du 21 mars 2011
Affrontements entre groupes terroristes et les Forces armées
Les activités terroristes n'ont cessé de se développer ces derniers mois et elles ont provoqué plusieurs affrontements armés avec les forces de l'ordre.
En juin, des terroristes de la colonne commandée par « Gabriel », l'un des frères Quispe Palomino qui dirigent les opérations dans le VRAEM, ont déclenché une attaque dans un campement d'exploitation de gaz proche de Kepashiato, Cusco, où ils avaient pris 36 otages le 9 avril dernier [voir la Chronique politique du mois de mai]. Les travailleurs du campement de Cigakiato ont rapporté que les terroristes les avaient menacés de représailles s'ils collaboraient avec les forces de l'ordre. Ils furent aussi forcés d'écouter leur propagande terroriste. Plusieurs actions d'intimidation armée ont également été rapportées par la maire de La Convención, Cusco, dans la localité d'Acobamba, où des terroristes se promènent tranquillement, les armes à la main.

Toujours au mois de juin, la colonne de « Gabriel » a fait une incursion dans la localité de Limatambo, district de Kimbiri, La Convención, au milieu de la fête de Saint Jean, le 24 juin. Dans son discours de propagande, « Gabriel » demanda aux paysans de le rejoindre pour lutter contre le gouvernement du président Humala, et menaça de mort le président du Comité d'auto-défense de Villa Vírgen parce qu'il avait collaboré avec l'Armée.

Au mois de juillet a eu lieu l'Opération Auberge, au cours de laquelle onze terroristes furent capturés et onze enfants libérés d'un campement senderiste situé près du fleuve Tincabeni, District de Pangoa, Satipo (Junín). [Voir la Note du mois de juillet].
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Senderistes capturés lors de l'Opération Auberge, La República juillet 2012

En août, le nouveau ministre de la Défense, Pedro Cateriano, entreprit une visite dans les bases anti-subversives du VRAEM, en compagnie de l'amiral Cueto et du général Díaz Peche (Alto Anapati, Bajo Somaveni, Valle Esmeralda, Mazángaro et Canaire), et il alla visiter aussi les bases de Pichari et Venecia à La Convención, Cusco. Depuis le début de l'année, on observe en effet un déplacement important de subversifs vers le sud de la vallée du Mantaro, dans la zone de forêt du département de Cusco ; c'est pour cette raison que la zone déclarée en état d'urgence concernera probablement bientôt cette région proche de Madre de Dios et du Brésil.
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Ministre Cateriano, La República du 3 août 2012

Au cours de la mi-août, une opération militaire d'importance fut lancée pour capturer le chef senderiste Orlando Borda Casafranca, « camarada Alipio », avec les troupes de la Base de Mazángaro, District de Pangoa. Selon la DIRCOTE, « Alipio » aurait dirigé l'attaque qui coûta la vie à la capitaine Nancy Flores en avril dernier, et aurait organisé l'attaque de quatre hélicoptères. La zone recèle une importance stratégique car elle fait partie de la route qu'empruntent les narcotrafiquants pour transporter le matériel nécessaire à la fabrication de cocaïne ; d'où les attaques terroristes systématiques pour déloger les militaires de Mazángaro. Au cours de cette opération, une attaque lancée par les terroristes s'est soldée par la mort de cinq militaires et d'un nombre indéterminé de senderistes [La República du 17 août].

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Base de Mazángaro, La República, août

L'opération Mantaro
C'est le 7 septembre que fut lancée l'Opération Mantaro qui a conduit 64 militaires et policiers de la Base de Mazamari jusqu'au District de Santo Domingo de Acobamba (Huancayo, Junín), à 8 jours de distance à pied, où l'on avait découvert l'existence d'un campement senderiste, dit « Pauca », proche de la communauté de Ranrapata. Cependant, la quinzaine de terroristes présents parvinrent à s'enfuir en emmenant avec eux un groupe de femmes et une dizaine d'enfants. Lors de l'affrontement, une fillette de 9 ans trouva la mort par une balle perdue tirée selon toute vraisemblance par un senderiste. Une jeune femme d'une vingtaine d'années, Isabel Quispe Huamán, « camarada Amalia », fut capturée et elle apporta d'importantes informations sur le mode de vie des senderistes de la zone ; ayant grandi elle-même dans des campements depuis l'âge de cinq ans, elle confirma l'utilisation de familles paysannes dans le ravitaillement des colonnes senderistes qui vivent dans un mode de déplacement continuel. Comme pendant les années 1980-1990, ces senderistes lancent des incursions d'intimidation dans les localités, font de la propagande sur la « guerre populaire » en cours, et assassinent des personnes accusées de collaborer avec les forces de l'ordre [La República du 16 septembre]. Au cours de cette opération, le commandement des Forces armées annonça la libération de trois enfants séquestrés par les terroristes à Ranrapata. La première dame, Nadine Heredia, et la ministre de la Femme, Ana Jara, vinrent les chercher pour les ramener à Lima. Mais il y avait là dedans trop de précipitation car on découvrit bientôt que ces enfants étaient en réalité les frères de la fillette décédée par accident, qu'ils ne faisaient pas partie du campement terroriste, mais vivaient avec leurs parents à Ranrapata (Caretas du 20 septembre). Ces tristes faits ont été lourdement critiqués par les congressistes qui, comme Diez Canseco, soulignent le manque de compétence et d'éthique politique des Forces armées et des ministres de la Défense et de l'Intérieur. Ce qui est évident, c'est la difficulté actuelle et future pour intervenir militairement dans de zones où les senderistes, comme jadis, cohabitent avec les populations locales pour mieux se dissimuler, situation qui conduit forcément à des bavures dont les victimes peuvent être des civils.
Attaque terroriste à la base de Yuveni : une escalade du narco-terrorisme
Le 25 septembre une colonne senderiste a attaqué la base militaire de Yuveni, La Convención, Cusco. Alors que les sources militaires considéraient que l'affrontement était dirigé par « Gabriel », Martín Quispe Palomino, on vient d'apprendre que le dirigeant de toutes les opérations dans la forêt de Cusco est en fait « Alipio », Orlando Borda Casafranca, ressortissant de la même localité de San José de Secce, Huanta (Ayacucho) que les frères Quispe [1]. Il n'y a pas eu de mort, seulement deux soldats blessés. Cette attaque confirme la nouvelle offensive des senderistes, qui tentent de contrôler la zone de transport du gaz de Camisea, tout en s'attaquant aux bases militaires et en semant la terreur au sein des populations isolées de cette région de l'Amazonie de Cusco. Selon les renseignements militaires, les activités d'endoctrinement ont augmenté considérablement les dernières semaines sous l'étiquette de « travail de masses », et s'accompagnent d'assassinats des « collaborateurs ». Les actions terroristes visent à forcer les entreprises qui exploitent le gaz (Skanska, Coga) à payer des « cupos » (rançons) au « Parti communiste du Pérou-militarisé, PCP-M).

Le « camarade José », Víctor Quispe Palomino, se présenterait même comme le successeur d'Abimael Guzmán, s'affublant du nom de « guide de la guerre populaire révolutionnaire », notamment dans les localités de Kepashiato, Alto Laguna et San Miguel. Les terroristes d'aujourd'hui profitent du fait que, comme jadis, ces populations civiles vivent aux marges de l'État et de la nation péruviens, d'où le danger de voir grandir les adhésions de populations abandonnées qui ont peu ou rien à perdre en apportant leur soutien aux « senderistes » dirigés par les frères Quispe Palomino. [La República du 27 septembre, 1er octobre.
CHRONIQUE POLITIQUE DU PEROU, OCTOBRE 2012 UNE NOUVELLE PERIODE DE POLARISATION : FUJIMORISTES ET TERRORISTES VS DEMOCRATES (II)
Paysans de Yuveni, La República, le 1er octobre 2012

Un mot pour conclure : quelle réponse politique face aux extrémismes ?
La situation actuelle est très préoccupante en raison de la polarisation des extrémismes, celui de l'extrême droite représentée par les partisans de Fujimori, qui occupent une place non négligeable sur la scène politique et médiatique du pays ; et celui du terrorisme associé aux activités des trafiquants de drogue et d'armes. Ce dernier s'accompagne de la croissance d'un mouvement défendant une idéologie communiste, le MOVADEF, qui revendique les crimes de Guzmán contre le peuple péruvien et demande même son amnistie.
Pourquoi les choses n'ont-elles pas changé outre mesure ? Probablement parce que peu ou rien n'a été fait pour démasquer les dessous de la violence aveugle des militants senderistes et/ou emerretistes, qui ont revendiqué pendant vingt ans la violence révolutionnaire communiste comme « moyen » de conquérir le pouvoir politique. Les gouvernements post-guerre interne n'ont pas pris la mesure du danger potentiel que représente le fait de garder le silence sur les faits politiques et militaires, sur les violations des droits de l'Homme dont se sont rendus coupables les groupes subversifs et les forces de l'ordre. Aucune campagne nationale sur les informations établies dans le Rapport final de la Commission de la vérité et la réconciliation n'a vu le jour. Au contraire, les gouvernements de Toledo et de García ont préféré miser sur la croissance ultra libérale et non sur l'information du peuple péruvien ; pour ne pas porter ombrage aux forces armées et à la police, ils ont choisi de ne pas remettre en cause l'alliance entre l'État et les forces de l'ordre, et de ne pas heurter la hiérarchie militaire avec des demandes excessives sur la prééminence du politique sur le militaire. De leur côté, les organisations de la société civile qui défendent les droits de l'Homme n'ont pas développé de campagnes nationales d'information non plus, réduisant leur travail aux sphères restreintes des grandes villes, et surtout à Lima. Le gouvernement actuel avait promis des changements sur la situation des droits de l'Homme, mais il n'a que très peu agi pendant la première année de son mandat, et ce n'est que depuis juillet que le nouveau Premier ministre s'attaque à des problèmes de fond, d'où son projet de Loi contre le négationnisme et les déclarations du président Humala sur son objectif d'éliminer le narco-terrorisme au cours de son mandat. Il semble s'être aperçu que, finalement, la croissance économique ne suffit à garantir la paix sociale, indispensable pour construire la nation, renforcer l'État et la démocratie.

Ces faits qui renvoient au manque de mémoire de la guerre interne, à tous les niveaux de la société péruvienne, y compris les secteurs universitaires et intellectuels, expliquent en grande partie l'ignorance actuelle tant sur les méfaits du régime de Fujimori, que sur les méfaits d'un conflit qui a opposé des Péruviens entre eux, des Forces armées contre le peuple et les terroristes, et des terroristes contre les militaires et contre le peuple. Et la guerre n'est pas finie dans les régions isolées de l'Amazonie où s'affrontent des terroristes, des narcotrafiquants, des militaires et des populations civiles armées par les Forces armées.

Pour lutter efficacement contre les dérives extrémistes qui s'installent dans le pays depuis une douzaine d'années, il semble indispensable de conduire une action gouvernementale au niveau national (campagnes d'éducation sur la période de violence et sur la valeur de la démocratie), soutenue et relayée par la société civile organisée qui devra dépasser le cadre commode du travail citadin pour aller vers les populations des campagnes, celles qui sont les plus abandonnées et les plus facilement manipulables. Si cela n'est pas réalisé rapidement, le risque est grand que les idéologies et les actions violentes reprennent le dessus dans le pays, comme jadis. L'exemple de la Colombie, où la guerre mêlée au trafic de drogue a fait environ 500.000 morts depuis soixante ans, est une preuve évidente et tragique de cette possibilité de dérive politique qui voit coexister dans le même territoire national un espace légal démocratique et un espace en dehors de la légalité où se développent la violence criminelle et le trafic des drogues et d'armes. Mais un tel État est-il viable à long terme ?


[1] http://www.larepublica.pe/09-10-2012/sanguinario-alipio-es-el-terrorista-que-ataca-en-camisea#foto2->http://www.larepublica.pe/09-10-2012/sanguinario-alipio-es-el-terrorista-que-ataca-en-camisea#foto2


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