Bal tragique à la Bastoche : épisode 5

Publié le 27 octobre 2012 par Mazet

Bal tragique à la Bastoche

Episode 5

Laplume trouve de l’aide

Comme il s’éloignait, un grand gaillard au visage poupin et boutonneux, le rattrapa.

- Monsieur Laplume, vous n’avez rien dit au sujet de madame Caillaux !

- Tu ne trouves pas que les autres ont été assez bavards ?

- Si, mais c’est votre avis que je voulais.

- Il est aussi important que ça ?

- Pour moi, vous êtes le meilleur journaliste que je connaisse !

- Tu en connais beaucoup ?

- Quelques-uns, je passe une partie de mes journées dans le quartier Bonne-Nouvelle, je suis vendeur à la criée.

- Et bien sûr, tu aimerais faire autre chose que vendre les journaux

L’adolescent hocha la tête.

- Y écrire, par exemple.

- Je sais que c’est difficile monsieur Laplume, mais j’étais bon en grammaire et rédaction.

- De toute façon, tout s’apprend.

- Vous m’embauchez alors, monsieur Laplume ?

- Doucement, ce n’est pas moi qui décide. Si tu ne fais rien ce soir et que ton estomac peut supporter une potée, viens avec moi, je vais commencer à t’apprendre le métier.

- C’est que...

- Ne t’inquiète pas pour la note, elle est pour moi.

Ils prirent la direction de la Bastille par le pont Notre-Dame. Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, les derniers ateliers d’ébénistes fermaient leur porte. Comme ils pénétraient dans la « Popinc [1]», Laplume s’enquit.

- Tes parents sont d’accord pour que tu choisisses ce métier ?

- Pas tout à fait, monsieur Laplume, ils auraient voulu me voir instituteur.

- Tu as tort, c’est plus confortable. Tu es sûr de toucher ton salaire à la fin du mois.

- Oui, mais c’est moins captivant.

- Si tu le dis ! Tu habites toujours chez tes vieux ?

- Oui, c’est plus économique. Ils crèchent du côté de Belleville.

- C’est quoi ton prénom ?

- Joseph.

- Bon, tu as entendu parler de Baptiste Charbonnier ?

- Ce n’est pas l’homme dont vous avez parlé avant-hier dans le Petit Parisien?

- C’est vrai que tu es un peu jeune pour fréquenter les bals. Charbonnier était accordéoniste.

- Vous allez enquêter sur sa mort ?

- Au moins essayer de comprendre.

Apparemment habitué des lieux, Emile se faufila sans peine dans le dédale des passages étroits, sombres et mal pavés. Une faible lueur éclaire les façades noires et lépreuses sur lesquelles apparaissent des enseignes qui renseignent sur l’activité du quartier ; « laminage sur métaux », « fabrication de tubes ».

- Vous semblez bien connaitre le quartier monsieur Laplume !

- C’est en racontant des histoires d’Apaches que j’ai commencé ma carrière. Tu vois, la Bastoche se divise en trois ; le faubourg Saint-Denis avec ceux qui travaillent le bois, la « Popinc » où on travaille les métaux et au milieu se sont glissés les Auvergnats qui vendent de la ferraille, du jambon et tiennent les bals-musettes.

Joseph sautillait comme un cabri.

- On commence l’enquête, monsieur Laplume ?

- Oui, une fois n’est pas coutume, on va la commencer en mangeant. On va partager une potée avec Louis Bonnet.

Joseph n’ose pas demander qui est cet important personnage. Ils marchent silencieusement jusqu'à ce qu’Emile pousse la porte du quarante rue de Lappe. La façade du bistrot affiche fièrement son authenticité auvergnate. Au-dessous du nom de l’établissement, « A la galoche d’Aurillac », la liste des délices de la maison fait saliver ; jambon cru, saucisse, truffade, potée et Cantal. L’établissement est plein à craquer. L’ambiance est joyeuse et bon enfant. Les ouvriers en habits du dimanche se mêlent aux midinettes et aux bourgeoises des beaux quartiers venues s’encanailler. Un garçon interpelle Laplume.

- On est complet, msieur.

- J’imagine, mais j’ai rendez-vous.

- Ah ! C’est vous que monsieur Louis attend. Suivez-moi.

Ils se faufilèrent entre les tables. Louis Bonnet était installé dans un coin discret. Il approche maintenant les soixante-dix ans. Son visage arbore une barbe et une moustache grisonnante. Il accueille le journaliste et son compagnon avec un plaisir non feint.

- Monsieur Laplume, je suis heureux de vous revoir.

- Le plaisir est partagé monsieur Bonnet. Je vous présente Joseph qui commence à apprendre le métier.

- Vous êtes en de bonnes mains, jeune homme.

Le temps des effusions passé, Laplume commande deux anisettes et une limonade. Joseph tord un peu le nez.

- Je t’emmène déjà dans des lieux de perdition, je ne veux pas aggraver mon cas vis-à-vis de tes parents. Alors Louis, comment se porte L’Auvergnat de Paris ?

- Au mieux, mon cher Émile. Notre nombre d’abonnés ne cesse de grimper. Je sais d’ailleurs que vous en faites partie.

- Je n’ai pas oublié que j’y ai modestement contribué.

- Enfin, ce n’est pas la nostalgie qui vous a conduit ici ?

- J’aurais préféré. Je suis venu pour vous parler de ce qui s’est passé à deux pas d’ici.

- Je m’en doute, je lis aussi le Petit Parisien.

Les verres d’anisette étant vides, le garçon apporta un immense plat de cochonnailles.

- Tu apporteras une bouteille de Boudes[2] et tu en ouvriras un deuxième, on ne va pas se priver.

Le serveur parti, tout le monde mit le nez dans son assiette. Louis Bonnet n’aurait pas supporté que la conversation troublât le jambon cru. Quand le plat fut bien entamé, il finit son verre de Boudes et prit la parole.

- C’est un grand malheur, monsieur Laplume. Baptiste Charbonnier n’était pas un mauvais homme.

Dans la bouche de Louis Bonnet, cela équivalait à le traiter de petite fripouille.

- Il était natif d’Auvergne ?

- Oui de Brion, près d’Aurillac, il s’y tient une des plus belles foires aux bestiaux du Cantal. Son père, que j’ai un peu connu, était maquignon.

- Baptiste avait d’autres ambitions ?

- Vous n’êtes pas tout à fait dans le vrai monsieur Laplume. Ce n’est pas l’appât du gain qui l’a amené à Paris, c’était juste l’envie d’une vie moins terne. Il voulait profiter pleinement des plaisirs de la vie.

- Une sorte d’hédoniste.

- Je ne suis pas aussi savant que vous monsieur Laplume, mais je sais qu’il faisait passer le plaisir avant le travail, il avait la chance d’avoir des doigts en or.

- Vous n’avez pas toujours dit ça !

- C’est vrai, monsieur Laplume.

- Peut-être pouvez-vous expliquer à notre jeune ami les pérégrinations de l’accordéon et par la même occasion, me rafraichir la mémoire.



[1] Quartier compris entre le boulevard Voltaire et la rue de la Roquette.

[2] Vin d’Auvergne