Magazine Nouvelles

Mariage homosexuel, homoparentalité et PMA.

Publié le 14 janvier 2013 par Sebastienjunca

La Procréation

dans les limites de la Raison

Pour son traditionnel échange des vœux, Benoît XVI, fin 2012, a entre autres redit ses inquiétudes sinon sa ferme opposition au mariage gay et à la possibilité d’adopter des enfants pour les couples homosexuels. Le souverain pontife s’appuie entre autres sur l’essai du Grand Rabbin de France Gilles Bernheim pour qui les atteintes de plus en plus profondes à ce qu’il nomme « l’authentique forme de la famille » sont autant d’atteintes à la personne humaine.

Mariage homosexuel et homoparentalité

L’argument généalogique.

Gilles Bernheim nous dit, en accord avec la plupart des pédopsychiatres, « [...] l’enfant ne se construit qu’en se différenciant, ce qui suppose d’abord qu’il sache à qui il ressemble. Il a besoin, de ce fait, de savoir qu’il est issu de l’amour et de l’union entre un homme, son père, et une femme, sa mère, grâce à la différence sexuelle de ses parents [1].» Pour lui, le mariage hétérosexuel est avant tout « [...] l’institution d’une famille, c'est-à-dire d’une cellule qui crée une relation de filiation directe entre ses membres. Au-delà de la vie commune de deux personnes, il organise la vie d’une Communauté composée de descendants et d’ascendants. En ce sens, c’est un acte fondamental dans la construction et dans la stabilité tant des individus que de la société [2]. » Pour autant, c’est oublier qu’il n’est pas qu’une seule sorte de stabilité et de construction sociale. C’est faire l’impasse sur toutes les autres formes (non bibliques) de descendances, de parentalité et de famille. Si l’on prend en compte ce premier argument, on peut de la même manière l’appliquer au simple cas d’adoption par des parents hétérosexuels. Adoption qui met donc également en péril la généalogie puisque l’adoption brise le lien généalogique entre l’enfant et sa lignée génétique. À plus forte raison lorsque l’adoption fait suite à un accouchement sous « x » (Art. 326 du Code Civil) dont la forme juridique permet à la mère de préserver le secret de son identité.

Il faudrait donc d’ores et déjà définir la « parentalité » et savoir laquelle des deux, génétique ou affective – lorsqu’elles ne sont pas confondues – est la plus légitime. Autrement dit, lesquels des droits du cœur ou des droits du sang sont les plus à même d’être reconnus. La réponse, si l’on opte pour le raccourci et la simplicité s’annonce d’elle-même : la plus « légitime » est sans aucun doute celle qui nuit le moins à l’enfant. Mais celle qui semble le moins nuire aujourd’hui n’est pas nécessairement celle qui lui nuira le moins demain. Tout comme les hommes, les relations évoluent et changent au fil du temps et des évènements. Aussi, prononcer un jugement de valeur sur une relation type à un moment précis, c’est refuser à chacun le droit, la possibilité sinon le risque de changer ou d’évoluer.

« Résumer le lien parental aux facettes affectives et éducatives, c’est, selon Gilles Bernheim, méconnaître que le lien de filiation est un vecteur psychique et qu’il est fondateur pour le sentiment d’identité de l’enfant [3]». Réduire les aspects affectifs et éducatifs à de simples « facettes » du lien parental c’est méconnaître le rôle majeur de l’affectivité dans la construction de soi. Néanmoins, s’il est vrai que savoir d’où l’on vient à son importance, la généalogie, la filiation ou l’hérédité ne sont pas pour autant les seules réponses possibles. Car c’est essentiellement l’appartenance qui donne sens à l’existence de l’individu et qui façonne sa personnalité affective. L’enfant, fruit d’une insémination artificielle est néanmoins enfanté par le désir commun de son père et de sa mère. Aussi « Il leur appartient tellement qu’il s’enquiert rarement du nom de son père biologique [4]. » « Quand la technique n’est pas portée à l’absurde, les enfants nés d’insémination artificielle se développent tout à fait bien [5]. »

Bien sûr l’enfant en âge de se poser des questions ne se les pose pas en ces termes. Pour lui évidemment, il y a confusion entre corps et esprit et son identité est pour lui une et indivisible. Cependant, je ne vois pas pourquoi il y aurait incompatibilité entre une double origine parentale ; c'est-à-dire entre une parentalité affective officialisée et une parentalité génétique également reconnue. En d’autres termes, l’enfant peut très bien intégrer, accepter et comprendre le plus naturellement du monde une quadruple parenté à la fois génétique et affective. N’est-ce pas d’ailleurs déjà le cas, d’une certaine façon, au sein des familles dites « recomposées » ou celles d’enfants adoptés ayant retrouvé leurs parents biologiques ?

La psychanalyse contemporaine nous a appris que l’essentiel pour le développement à la fois affectif, physiologique et plus tard social de l’enfant, c’est d’avoir toujours avec lui des figures d’attachement comme les nomme le neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik. Ces référentiels sont, déjà bien avant la naissance, autant de guides affectifs pour le développement psycho-physiologique de l’embryon et du futur bébé. En cela, la génétique, la filiation ou la généalogie n’ont en vérité pas grand-chose à voir. Car même si le patrimoine génétique apporte certains caractères prédéterminés, ils ne sont pas pour autant décisifs. Ce n’est que plus tard, lorsque l’enfant sera parvenu à une forme de maturité qu’il sera à même de se poser les questions relatives à sa généalogie. Bien avant cette étape, ce sont les personnes d’attachement qui détermineront dans une large mesure sa perception du monde, la sienne propre et le sens qu’il donnera à cette alchimie affective qui fera sa personne.

Ce n’est qu’à partir du moment où il va commencer à parler et donc à injecter du sens dans ses actes que l’enfant va commencer à s’interroger sur son histoire. Avant, ses seules références sont exclusivement affectives. Aussi faudra-t-il que cette histoire, cette mythologie personnelle soit avant tout concordante et cohérente avec sa personnalité avant que de l’être avec les faits. Toutes nos histoires personnelles sont des chimères faites de morceaux de vie choisis par la mémoire. Ici des lacunes, là des déformations, des exagérations ou au contraire des amoindrissements. L’essentiel étant que tout se tienne en une trame cohérente qui raconte la personne. Qu’elle puisse s’y référer et y trouver un appui ferme.

Aussi n’y a-t-il pas de raison à ce qu’un enfant adopté par une famille homoparentale ne trouve pas les nutriments nécessaires à la construction de soi. À partir du moment où l’essentiel pour la personne en devenir lui est prodigué : amour, santé, éducation, valeurs morales, valeurs sociales, intégration, respect de l’autre et respect de soi... Qu’importe la forme de la famille au sein de laquelle l’enfant de développe. Pourvu seulement que ce développement soit un épanouissement. Or, cet épanouissement dépendra bien sûr du bien-fondé de l’éducation qui lui sera donnée. Mais il dépendra aussi, et dans une large mesure, de l’intégration de sa famille au sein de la société. Si ses parents sont mal considérés socialement, stigmatisés, discriminés ; s’ils se sentent exclus et marginalisés pour quelque raison que ce soit, leur difficulté à vivre se reportera inexorablement sur l’enfant. Le regard que la société porte sur ses parents façonne celui que l’enfant porte sur eux mais aussi sur lui-même.

Un des arguments invoqués par les opposants à l’homoparentalité consiste à dire qu’un couple homosexuel aura une influence sur l’orientation sexuelle de son ou de ses enfants. Mais pourquoi y aurait-il plus de raisons de voir l’influence se produire plus dans un sens qu’elle ne se produit dans l’autre ? Le contre exemple ne se trouve-t-il pas justement dans le fait que les homosexuels sont logiquement issus de familles hétérosexuelles ?

Or, la sexualisation des rôles est autant biologique qu’historique et sociale nous dit Boris Cyrulnik [6]. « la culture, c'est-à-dire les enseignants, les voisins, les médias et bien d’autres, participe à ce façonnement du comportement sexué [7]. » Cette différence des rôles sexuels, précise le neurologue et psychiatre, est nécessaire quoiqu’arbitraire. « Elle est tellement utile au processus d’identité que les couples d’homosexuels finissent par acquérir des comportements différents qui sont bénéfiques aux enfants qu’ils adoptent, comme cela se pratique aux États-Unis et au Canada [8]. » Désormais, et contre l’argument qui consiste en la référence naturelle et anthropologique mise en avant par Gilles Bernheim, « [...] ce n’est plus le biologique ou le psychologique qui organisent les comportements, c’est la règle sociale qui impose une conduite, qui induit une psychologie et peut même modifier un métabolisme [9]. »

L’argument traditionnaliste

« Depuis des millénaires, poursuit Gilles Bernheim, le système sur lequel est fondé notre société est une généalogie à double lignée, celle du père et celle de la mère. La pérennité de ce système garantit à chaque individu qu’il peut trouver sa place dans le monde où il vit, car il sait d’où il vient [10]. » Si seulement la généalogie et l’état civil suffisaient à palier à toutes les crises identitaires et à faire des hommes heureux ! C’est ignorer ce que la psychanalyse contemporaine a mis en lumière depuis quelques décennies. C’est oublier que l’homme ne vit pas que de dates et de noms. Que son identité affective et sa personne se construisent sur bien d’autres choses que de simples conventions sociales et culturelles. « Dans un grand nombre de cultures, le père désigné est l’oncle maternel ou paternel, ou l’ancêtre, ou le grand frère, ou le parrain, ou le voisin... Le sentiment d’être père se développe à partir de l’attribution culturelle du rôle paternel, ce qui n’a rien à voir avec la petite graine [11]. » Chez les Aruntas, tribu Australienne, ce sont les esprits qui s’incarnent directement dans le ventre des femmes. Autant dire que la filiation paternelle ne signifie pas grand-chose. « Chez les Trobriandais d’Océanie, les indiens Haidas d’Amérique du Nord, en Côte-d’Ivoire ou au Ghana, l’enfant n’appartient pas au père biologique. Le père, celui qui donne le nom et les ressources, c’est l’oncle maternel ou le grand-père utérin. Le père planteur passera donc une partie de sa vie à accumuler le bétail et les terres en prévision du mariage... de ses neveux [12]. »

On voit bien ici l’attachement de Gilles Bernheim à une certaine société. Il met d’ailleurs l’accent sur la pérennité du système. L’argument mis en avant relève plus ici d’un attachement à la tradition millénaire sinon religieuse. Mais les sociétés sont des entités à composante organique. En tant que telles, elles n’échappent pas aux lois de l’Évolution. Dès lors, la véritable question n’est-elle pas de savoir si les actuelles revendications ne sont pas les signes avant coureurs d’une société en pleine mutation ? Les bouleversements à la fois économiques, démographiques et culturels la contraignent à opérer certaines révolutions. Et ceci, au sein même des structures familiales devenues peut-être inadaptées au monde nouveau qui se dessine.

L’anthropologie a souvent démontré que le mariage en tant qu’institution a le plus souvent été instauré pour des raisons strictement économiques. Le but étant de conserver au sein du clan des biens matériels, des droits ou autres privilèges. Robert Lowie nous dit d’ailleurs, dans son Traité de sociologie primitive : « Nous ne saurions répéter avec assez de fréquence et de force que le mariage n’est basé sur des considérations sexuelles que dans une mesure limitée. Son motif essentiel [...] est précisément la fondation d’un agrégat économique se suffisant à lui-même [13]. » « Le mariage et son ascèse, nous précise Boris Cyrulnik, n’ont été recommandés par l’Église qu’à partir du concile de Trente (1545-1563)... »

L’argument anthropologique

Si la sexualité est en cours de mutation, c’est sans doute parce que la société elle-même évolue et se transforme. Depuis plusieurs décennies, on admet plus facilement que les hommes laissent s’exprimer en eux une certaine féminité. Dans certains domaines on l’encourage. Les femmes aussi, par bien des aspects, accèdent plus librement à des activités sportives ou professionnelles jusque-là masculines. Combien de professions ne se sont-elles pas de la sorte féminisées pour les unes (juge, ministre ou chef d’entreprise...) et jusqu’à la profession de militaire – et masculinisées pour d’autres ? La division du travail social, l’explosion de l’industrie et de la mécanisation y sont pour beaucoup. L’accroissement des connaissances et le développement de la culture, sa démocratisation ont été parmi les facteurs décisifs de ce bouleversement. Ce travail d’acceptation et de reconnaissance sociale a largement participé au même processus sur le plan individuel. Chacun de la sorte étant plus enclin à accepter certaines sensibilités et traits personnels jusque-là ignorés parce que socialement et culturellement rejetés.

Car notre personnalité, comme notre identité sexuelle ne nous sont pas données « toutes faîtes » avec le corps dont on hérite à la naissance. Au même titre que l’identité sociale, la culture, l’éducation, l’appartenance ou sensibilité religieuse... restent toute entières à construire et à inventer. L’éducation, les schémas sociaux, culturels, religieux et affectifs vont parmi tant d’autres et dans une large mesure orienter la préférence sexuelle de chacun. Et si une certaine sexualité (hétérosexualité) est encore très répandue au sein de nos sociétés, c’est peut-être parce que les schémas et les catégories entérinées depuis des milliers d’années y sont profondément enracinés. Pour autant, et pas davantage que notre idée occidentale de la famille, l’hétérosexualité n’est la forme définitive des rapports sexuels humains. Comme toutes les autres structures de nos sociétés, et comme tout ce qui de près ou de loin se rapporte à la vie, la famille et les rapports qui la fondent sont sans aucun doute amenés à évoluer.

Dans la société Polynésienne traditionnelle, les réré (rae-rae ou mahu) sont des hommes qui occupaient et occupent encore des postes socialement dévolus aux femmes. Élevés depuis leur plus tendre enfance comme des femmes, ils sont d’ailleurs considérés comme tels par la société. Eux-mêmes se considèrent comme tels. Ils vont d’ailleurs jusqu’à se féminiser dans leur comportement public (vêtements ; attitudes, etc.). « Les “ mahu ” sont souvent d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, etc. Ils vivent en couple avec un “ tane ” (un homme, un vrai), ils ont souvent un enfant “ faamu ” (adopté) et vivent sans complexes [14]. » Jusqu’à l’arrivée des occidentaux, tout se passait le plus normalement du monde. Le puritanisme et les valeurs chrétiennes ont dès lors jetés l’opprobre sur ces relations « contre-nature » faisant des « mahu » les victimes d’une homophobie jusque-là inconnue. « En soi, les biologistes ont confirmé l’hypothèse psychanalytique de la bisexualité. Nous possédons les deux sexes, les deux hormones en proportions variables et nous l’exprimons de manière variable selon notre histoire et notre milieu [15]. »

Procréation Médicalement Assistée

Dans la seconde partie de son essai, Gilles Bernheim reprend la phrase de Simone de Beauvoir extraite du Deuxième Sexe. Œuvre emblématique de toute une génération voulant en finir avec la différence sexuelle comme donnée naturelle : « On ne naît pas femme, on le devient. » Aussi, et pour les partisans du « déni de la sexuation », comme les nomme Gilles Bernheim : « N’étant qu’une construction sociale, l’identité sexuelle n’est en aucun cas déterminante quant au psychisme de l’individu. Il n’y a donc pas lieu d’en tenir compte [16]. » Avec le Grand Rabbin de France, mais pas pour les mêmes raisons traditionnalistes ou naturalistes, je m’inscris ici en faux. Car bien au contraire, c’est surtout parce qu’elles sont déterminées socialement que l’identité sexuelle et la différenciation sont déterminantes. Au même titre d’ailleurs que toutes les autres influences sociales le sont quant à la construction de soi. Car il n’est de personne, en définitive, que sociale.

« Non, le droit à l’enfant n’existe ni pour les hétérosexuels, ni pour les homosexuels. [...] aucun de ces couples [hétérosexuels ou homosexuels] n’a, selon Gilles Bernheim, droit à l’enfant qu’il désire, au seul motif qu’il le désire [17]. » Je pense qu’il a ici tout à fait raison. « L’enfant n’est pas un objet de droit mais un sujet de droit [18]. » Aussi ce droit consiste « [...] à donner à l’enfant une famille où il aura le maximum de chances de se construire au mieux [19]. » Pour autant, cela ne nous dit pas de quelle famille il s’agit. Pas davantage d’ailleurs Gilles Bernheim ne nous dévoile ce qu’il entend par « se construire au mieux ». Est-ce dans le respect des règles, des traditions et des normes d’une certaine culture ou société ? Où bien est-ce tout simplement dans le respect d’une harmonie entre son monde intérieur et celui qui l’entoure ? Nonobstant, rien ne s’oppose à ce qu’un couple homosexuel ne soit pas à même d’apporter à l’enfant tout ce à quoi il a droit, mais plus encore, tout ce dont il a besoin pour développer son humanité en harmonie avec celle des autres. L’homoparentalité, comme le souligne d’ailleurs Gilles Bernheim [20], est depuis longtemps un fait. De nombreux enfants dont l’un des parents divorcés entretien une relation homosexuelle (qui plus est officialisée par le PACS), vivent et se développent au sein de familles certes recomposées mais homoparentales.

Aussi, au même titre que la stérilité des couples hétérosexuels, la « stérilité » des couples homosexuels doit pouvoir être déjouée par l’adoption, et uniquement par l’adoption. Qu’elle concerne les couples hétérosexuels ou homosexuels, l’adoption doit faire l’objet des mêmes procédures, de la même rigueur et des mêmes précautions sans discrimination. Quant aux questions que Gilles Bernheim pose concernant l’adoption, elles peuvent tout aussi bien concerner les couples hétérosexuels ne faisant pas appel à l’adoption. Bien des couples dits « normaux » ne répondent pas davantage aux critères mis en avant par Gilles Bernheim [21].

Comme son nom l’indique, la Procréation Médicalement Assistée est une aide apportée à la procréation lorsque cette dernière ne peut se faire de manière naturelle. Dans tous les cas, elle supplée à une défaillance de la nature. De la même manière que nos prothèses, nos traitements thérapeutiques sont aussi là pour remédier aux insuffisances ponctuelles d’une nature parfois encore largement tributaire du hasard. Au sein de la nature à l’état sauvage, ces « écarts » sont tout de suite « corrigés » par la sélection naturelle et la mort des moins « aptes ». D’un autre côté, les malformations, mutations ou maladies sont parfois reprises à son compte par l’évolution qui en profitera pour créer un nouveau rameau sur l’arbre de la diversité.

Or, au sein de l’espèce humaine en cours d’humanisation, la sélection du plus apte et l’évolution de l’espèce ont depuis plusieurs siècles été largement repris par la culture et la civilisation qui leurs impriment leur orientation. Les plus démunis, les plus faibles physiquement ou mentalement (eu égard à la norme), les accidentés de la vie sont désormais le plus souvent pris en charge par les sociétés humaines quand la solidarité et l’humanisme en sont parmi les valeurs fondatrices. Les soins apportés à la personne sont de ces progrès typiques de l’humanité. Or, jusqu’à il y a peu, les sciences en général, et la médecine en particulier avaient pour ambition d’aider l’homme à lutter contre les « injustices » de la nature ; ses manquements, ses faiblesses.

Aussi, toutes les formes de progrès se doivent de garder à l’esprit une continuité naturelle du phénomène vivant et du phénomène humain. Ces progrès ne doivent en aucun cas (principe de précaution oblige) dévier de manière trop importante d’un certain « ordre naturel des choses ». Une greffe d’organe est naturelle et nécessaire quand l’organe remplacé est défaillant et que la vie de l’individu en dépend. La greffe est ici réparatrice. Une greffe ou autre intervention n’est plus éthique lorsqu’elle vient ajouter à la personne un organe ou une fonction qui n’a pour but que de répondre à un simple désir. Lorsqu’elle n’est pas là pour combler un besoin vital. Elle l’est d’autant moins quand elle implique la venue au monde d’un être vivant et conscient.

Or il me semble que la Procréation Médicalement Assistée pour les couples homosexuels relève plus de ce second choix. Cela ne signifie pas pour autant que la PMA pour les couples hétérosexuels est pour autant plus légitime et leur désir plus justifié. Assumer son homosexualité, c’est assumer les impossibilités naturelles imposées par cette orientation sexuelle. Cela ne signifie pas pour cela que les couples gays ou lesbiens doivent renoncer à avoir des enfants. L’adoption est ici un autre moyen, à la fois naturel, éthique et qui plus est humaniste de fonder une famille.

Mais il semble qu’une fois encore l’individualisme grandissant, le désir de vouloir absolument laisser son empreinte charnelle dans le monde ne peut passer pour certains que par la PMA. On peut même se demander si ce désir d’avoir un enfant issu de sa propre chair ne participe pas d’une volonté de coller à une certaine norme hétérosexuelle et procréative par ailleurs dénoncée par les mêmes. Autrement dit « faire comme les autres ». Faire en sorte pour les couples homosexuels d’avoir les mêmes possibilités de procréer que les hétérosexuels traduit et trahit une volonté implicite de ces couples d’être des couples « comme les autres ». C’est d’une certaine manière affirmer : les couples homosexuels sont des hétérosexuels comme les autres. C’est surtout ne plus se distinguer, être reconnu et s’affirmer comme couple homosexuel avec les particularités inhérentes à ce choix de vie. Cette volonté, pour une minorité de gommer à tout prix les différences ne cache-t-elle pas une intention inavouée d’échapper à sa propre condition ?

Dans tous les cas, il faut tenter de rester dans une certaine cohérence biologique. Faire en sorte que les interventions médicales et biologiques ne soient pas une prise en otage de l’avenir. Car accorder aux couples homosexuels le droit d’user de la PMA, c’est laisser libre cours à chacun d’assouvir ses désirs par le biais de la science. C’est laisser la porte ouverte à tous les excès, dont l’eugénisme sera sans aucun doute l’un des premiers à se manifester. « Les grossesses après ménopause sont techniquement possibles jusqu’à cent ans. On pourrait même imaginer une centenaire grabataire, perfusée de sucre et d’hormones, portant dans son utérus médicalement assisté, le fruit d’une injection de spermatozoïdes congelés issus de son mari mort depuis quatre-vingts ans. Quel sens pourrait avoir une telle grossesse, interroge Boris Cyrulnik ? [...] l’enfant ainsi conçu ne pourra jamais savoir s’il appartient au gynécologue, à l’éprouvette qui l’a transplanté ou à des parents qui, pour lui, n’auront jamais été vivants [22]. » Autant de dérives qui seront pour le fait irréversibles parce qu’elles infléchiront de façon irrémédiable le développement de nos sociétés, mais, plus grave encore, celui de l’espèce humaine et de la vie.

La notion de Précédent Naturel.

Aussi devient-il nécessaire en matière de progrès médical, et si l’on veut se définir des limites, de s’en référer à une notion de Précédent Naturel. La nature nous a largement démontré qu’il est des équilibres qu’il faut à tout prix préserver. Le réchauffement climatique est un des exemples qui démontre cette nécessité vitale. Or, l’espèce humaine dans ses formes se doit également de conserver certains équilibres garants de sa pérennité. Non pas en tant qu’espèce aux formes définies. Mais en tant que mouvement à même de pouvoir poursuivre son évolution. Au milieu de la pléthore de moyens proposés et de la multiplicité croissante des désirs individuels, quel garde-fou nous est encore offert qui serait à la fois universel et consensuel ? La notion de Précédent Naturel répond à cette attente et à cette inquiétude. Il garantit la certitude de ne pas s’écarter trop des grands équilibres vitaux tout en offrant à l’espèce la plasticité requise pour son évolution et sa transformation. Ce principe, qui reste encore à définir dans ses modalités et ses applications, permettrait de conserver intacts les grands axes qui déterminent notre espèce tout en laissant une certaine latitude aux progrès humains, aux thérapeutiques nouvelles et à toutes les formes de soins apportés à la personne.

Pour le cas particulier de la PMA, elle permet donc à des couples hétérosexuels d’avoir des enfants « génétiques ». Fait on ne peut plus naturel. Mais quand l’aide à la procréation offre à un couple homosexuel la possibilité d’avoir des enfants (homoparentalité procréative) j’y vois un contresens et peut-être des risques à plus long terme. L’homoparentalité procréative n’ayant pas de Précédent Naturel au sein de l’espèce humaine. Aujourd’hui, il n’est pas de mouvement, d’association, de lobby, de parti, de ligue qui ne se constitue afin de faire valoir certains droits, néanmoins minoritaires. À une époque ou l’individualisme fait force de loi, on imagine ce qu’impliquerait la PMA accordée aux couples homosexuels. Il n’y aurait plus dès lors la possibilité de refuser à quiconque la satisfaction de telle ou telle forme de désir parental et jusqu’au plus absurde.

Le corps et le « moi ».

Mais qui est ce « je » sur lequel on s’interroge ? S’agit-il de connaître l’origine de la personne physique ? Ces deux termes d’ailleurs (personne et physique) sont-ils pour autant et systématiquement confondus ? Le corps implique-t-il de facto la personne ? Y a-t-il toujours confusion des deux ou sont-ce deux entités ; l’une physique, l’autre spirituelle, différentes ? La personne est-elle le fruit de l’interaction d’un certain corps, à un certain moment de son histoire avec un environnement particulier, naturel, social, économique, culturel, religieux, historique ? La conscience de la sorte est-elle une et indivisible ou n’est-elle que la synthèse passagère entre des expériences passées racontées par la mémoire et une situation présente spécifique ? Comme le dit Rousseau : « Ce que je sais bien, c’est que l’identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d’avoir été [23]. »

Or le corps n’est pas l’esprit, même s’il peut, avec le temps en refléter bien des aspects. L’identité n’existe que par ce que les parents « affectifs » et « éducateurs », la société, les interactions, l’expérience humaine physique et physiologique vont progressivement proposer et déposer comme « nourritures affectives » au sein d’un corps originellement indéterminé. D’ailleurs, Gilles Bernheim lui-même précise : « Les enfants adoptés, eux aussi, se savent issus de l’amour et du désir de leurs parents, bien que ceux-ci ne soient pas leurs géniteurs [24]». Phrase en totale contradiction avec toute l’argumentation développée par lui en faveur de la généalogie et de l’identité génétique.

Tous ces bouleversements posent une seule et même question : allons-nous vers une société où l’esprit de plus en plus affirmé tendrait à se démarquer d’un corps réduit à la portion congrue ? Celle d’un corps d’emprunt à la fonction plus utilitaire qu’identitaire. Au sein des sociétés primitives le corps était à l’origine de la personne et de l’identité. Il était le témoin de l’appartenance sociale et en reflétait les symboles. Le tatouage Polynésien, les scarifications des Hommes-Crocodiles de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les anneaux des femmes-girafes d’Afrique du Sud ou de Birmanie, le plateau labial des femmes Mursi ou des Kayapo du Brésil en sont parmi les nombreux exemples. Aujourd’hui, au cœur de la société moderne, c’est désormais l’identité qui définit le corps. Depuis le simple régime en passant par le tatouage, le bodybuilding ou la chirurgie esthétique, le corps doit naître de la personne.

Changer de corps comme on change de vêtement ou de voiture. N’est-ce pas le fantasme qui semble imperceptiblement se dessiner dans le brouillard et la confusion sociale qui nous entourent ? De plus en plus, le corps devient modulable à souhait. On veut s’affranchir des contraintes qu’il impose. Le transformer sinon le faire à son image. La régénérescence ou « reprogrammation » des cellules rendront bientôt obsolètes les injections de toxine botulique et les liposuccions. Les transplantations d’organes, la culture de tissus, les prothèses, la bionique, la robotique, les nanotechnologies appliquées à la réparation puis à l’amélioration du corps humain sont autant d’étapes en passe d’être franchies sur la voie de la métamorphose humaine.

L’identité ne sera bientôt plus corporelle et généalogique. Elle est déjà et presque exclusivement relationnelle et affective. En même temps que son corps, chacun désormais se constitue son histoire, sa mythologie et son monde personnels plutôt que de se référer à une généalogie corporelle en passe de devenir désuète. « [...] les valeurs sûres de la généalogie se dévaluent, constate Boris Cyrulnik, car la personnalisation des jeunes les incite à se centrer sur eux-mêmes plus qu’à se situer par rapport à leurs origines [25]. » On hérite désormais de son corps comme de son éducation, de sa culture, de sa langue ou de sa classe sociale. On veut pouvoir en changer comme bon nous semble et suivant les moyens dont on dispose. Mais la transformation et la maturation des esprits ira-t-elle aussi vite que celle de la chair ? Autant d’affirmation de soi ne risque-t-elle pas de mener à la négation de l’autre ?

Au milieu de ces bouleversements, comment envisager la conception et la venue au monde de l’enfant ? Quels seront désormais les possibilités offertes à celui-ci pour se définir en tant que personne et individu à la fois unique mais aussi porteur d’un certain héritage ? La généalogie biologique devra-t-elle céder définitivement la place à la généalogie affective ? Le « permis » d’avoir des enfants devra-t-il, à terme, ne plus relever que d’une décision d’état et de jurisprudence ? Le cas de l’enfant unique en Chine en est une préfiguration.

Pour conclure

À l’heure où les sociétés traditionnelles sont en passe de définitivement disparaître, absorbées ou réduites à néant, nos sociétés modernes sont en pleine mutation. Un cran supplémentaire est en train d’être franchi. Il voit les unes s’éloigner dans le passé quand les autres commencent à distinguer les formes d’un avenir encore incertain. Or, nous devons néanmoins accepter que la société, la famille, l’individu sont, à l’instar de la vie, des phénomènes en constante évolution. Au cœur du phénomène vivant, rien n’est donné pour acquis. Pour autant, nous ne devons pas nous égarer. Au contraire, les passages de cap requièrent toutes nos forces et toute notre vigilance. Attentifs aux dangers qui nous guettent, nous devons garder à l’esprit certains fondamentaux de l’existence et les impératifs nécessaires à la survie de l’humanité. Même si celle-ci est toujours à construire.

Nous ne devons pas, sous prétexte de satisfaire aux libertés individuelles de quelques-uns, sacrifier les exigences collectives. Car ces dernières sont justement garantes de nos survies individuelles. « N’appartenir à personne, nous dit encore Boris Cyrulnik, c’est ne devenir personne. Être seul c’est ne pas être. » On peut d’ailleurs s’étonner du quasi silence médiatique de la part de certains professionnels - psychiatres, pédopsychiatres et neuropsychiatres – les plus à même de faire avancer le débat. Aussi, les questions innombrables soulevées par le mariage homosexuel ne doivent pas être traitées à la hâte et avec passion. Encore moins ne doivent-elles faire l’objet de pressions culturelles, politiques, idéologiques ou personnelles. Car l’enjeu des choix qui devront s’opérer se situe bien au-delà de nos préoccupations contemporaines. Dépassant de beaucoup nos destinées individuelles ou nationales, il tient en quelques mots : l’avenir de l’individu contre celui de l’espèce.

Sébastien Junca

Télécharger le texte au format pdf.

  

[1]    Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire. Essai de Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France | Le Grand Rabbin de France Gilles Bernheim, p. 9.

[2]   Ibid., p. 7.

[3]    Ibid., p. 8.

[4]    Boris Cyrulnik, Les Nourritures affectives, Éditions Odile Jacob, 2000, p. 84.

[5]    Ibid., p. 107.

[6]    Boris Cyrulnik, Les Vilains petits canards, Éditions Odile Jacob, 2001, p. 135.

[7]    Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, Fayard/Pluriel, 2010 [1989], p. 163.

[8]    Ibid., p. 144.

[9]    Ibid., p. 136.

[10]    Gilles Bernheim, Mariage homosexuel, homoparentalité..., p. 9.

[11]    Boris Cyrulnik, Les Nourritures affectives, Éditions Odile Jacob, 2000, p. 71.

[12]    Ibid., p. 75.

[13]    Robert Lowie, Traité de sociologie primitive, Les Classiques des Sciences Sociales. U.Q.A.C.

d’après la Petite Bibliothèque Payot.

[14]    http://argoul.com/2011/07/03/les-iles-du-troisieme-sexe/

[15]    Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, Fayard/Pluriel, 2010, pp 186-187.

[16]    Gilles Bernheim, Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption... P. 20.

[17]    Ibid., p. 12.

[18]    Ibid.

[19]    Ibid.

[20]    Ibid., p. 11.

[21]    Ibid., p. 13.

[22]    Boris Cyrulnik, Les Nourritures affectives, Éditions Odile Jacob, 2000, p. 106.

[23]    Jean-Jacques Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard, Éditions Garnier-Flammarion, 1996, p. 79.

[24]    Gilles Bernheim, Mariage homosexuel, homoparentalité... p. 9, § 3.

[25]    Boris Cyrulnik, Les Nourritures affectives, Editions Odile Jacob, 2000, p. 103.


Retour à La Une de Logo Paperblog

Magazines