Scène 7 – Le cavalier (Jean-François) et la Tour

Publié le 31 janvier 2013 par Ctrltab

 

Aux toilettes. Jean-François trône sur le siège. Il pisse puis soigne précautionneusement son sexe. Il a tout le nécessaire à ses côtés : bandes lyophilisées et Betadine rouge. Le comédien peut jouer la scène dos au public afin de procéder à toutes les manipulations nécessaires.

JEAN-FRANCOIS

Le seul endroit où je suis tranquille, où je débranche mon téléphone, ce sont les chiottes. Là, on me fout la paix. Enfin. Faut dire que j’ai besoin d’un certain temps. Depuis cinq jours. Pour pisser. Et soigner ma bite endolorie ensuite. Je me la suis cassée. La chienne était sur moi, elle s’agitait, c’était bon et puis ça s’est mis à gicler du sang de partout. D’abord, j’ai cru que c’était elle mais une douleur vive au bout de gland m’a vite confirmé le contraire. Mon prépuce venait de se rompre. Elle m’avait égorgé la queue. A quarante-sept ans, je vivais l’accident du puceau. Franchement, j’aurais préféré naître juif ou arabe pour éviter ce carnage. Une bonne circoncision dès le départ et on n’en parle plus. Dès que je pisse, je dois me désinfecter le sexe, le manier avec soin et l’entourer de bandage. Il ne saigne presque plus, heureusement. Selon le docteur, rien de grave, ça se guérit sans problème. Je l’aurais juste scalpée naturellement. Moi, j’ai surtout peur d’en perdre l’usage. Castré. Atteint dans ma virilité. Ne serait-ce qu’une petite érection et j’ai mal. (Il se tâche avec le désinfectant) Putain, désinfectant de merde ! On dirait que je me suis chié dessus. On se calme, on se calme. Je vais changer de chemise. Point ; tout va bien.

En tant qu’homme politique, je ne peux montrer ma faiblesse. Alors, je deviens encore plus hargneux. Ca tombe bien, la démolition de ces deux foutues tours aujourd’hui. Cela ne résout rien. Mais qu’est-ce que c’est bon de se donner l’illusion de les éliminer au kärcher ! Oui, ne serait-ce que l’espace d’un instant…

Et dire que j’avais gagné le concours de la bite d’acier quand j’étais moniteur à vingt ans. Désormais je ne suis pas loin de la bite de coton. Contrairement aux anniversaires de mariage, les métaux s’allègeraient ici au fil des années ? Tout part à l’eau. Cinq ans déjà qu’Anna est morte… Non, ne surtout pas penser à elle, encore, ma femme.

Il faut que j’arrête. J’ai des pensées de merde dans un lieu de merde. Petit, c’est le seul endroit où j’avais le droit de prononcer des grossièretés. Maman nous interdisait de dire des gros mots en dehors des toilettes. C’est bon, je me suis bien rattrapé depuis. Je les enchaîne les vulgarités et les pets de mots. Putain, j’ai vraiment de pensées de merde ici. Normal, c’est le lieu qui veut ça…

LA TOUR (voix off, interrompant le monologue de Jean-François)

C’est bien, tu commences à comprendre quelque chose.

JEAN-FRANCOIS

Pardon ? Qui m’a parlé ?

LA TOUR

Moi. La Tour aux millions. La Tour des Arlequins.

JEAN-FRANCOIS

Putain, les murs me parlent maintenant. Je dois être en train d’agonir. Ca y est, je fais un AVC. Je vais rejoindre ma femme dans son caveau. Ou je suis parti pour vingt ans de légume. Quitte à choisir, je préférerais encore la première option. Vite, il faut que je sorte d’ici. Appelez un hélicoptère, vite, avant qu’il ne soit trop tard. (Il enfile à toute vitesse son pantalon et essaie de sortir des cabinets. En vain. Impossible d’ouvrir la porte).

LA TOUR

Calme-toi, tu n’es pas fou. Tu vas être sage, t’immobiliser et m’écouter. Je t’ai enfermé pour que tu réfléchisses un moment dans ton coin. Allez, retourne à ton petit pot. Ca ne te fera pas de mal.

JEAN-FRANCOIS

Je suis sur écoute, c’est ça ? Qu’est-ce que vous me voulez ?

LA TOUR

Je suis la Tour. Celle que tu t’apprêtes à détruire. Je voulais juste te prévenir. Faire tourner un peu ton ciboulot. Les murs ont des oreilles. Les murs portent aussi des vies et des fantômes. Toi, tu décides arbitrairement de mon sort. Tue-moi, fais moi taire mais sache qu’en ce moment, dans mon ventre, il y a encore six personnes. Dont ta fille.

JEAN-FRANCOIS

Quoi, Chloé ?! Qu’est-ce qu’elle vient faire là ! Oh, les salauds, ils l’ont prise en otage ! Ca va être la DGSE, je vous préviens.

LA TOUR

Veux-tu te calmer ? Tu vas rallumer ton portable et je vais te dire ce que tu vas faire.

JEAN-FRANCOIS

C’est du chantage ?

LA TOUR

Non, de la coopération bien entendue. Toi, le politique, tu dois bien connaître ça, non ?

JEAN-FRANCOIS

Qu’est-ce qui me prouve que je ne suis pas en train de devenir fou ? Qu’est-ce qui m’empêcherait, une fois mon portable allumé, d’appeler mon service d’ordre pour qu’il vienne défoncer cette porte et me sauver ?

LA TOUR

Les murs ont des oreilles, rappelle-toi. Veux-tu que je déballe au grand jour les pots de vins que t’ont payés Boue et Michel Angelo pour détruire les tours ? Que je parle des promoteurs immobiliers avec qui tu t’es entendu pour retarder les travaux ? Du marché public que tu as tuyauté au profit de ton ami constructeur Desloyaux ?

JEAN-FRANCOIS

Stop. Ca suffit. Je ne marche pas. Je n’ai pas peur.

LA TOUR

Ok, écoute le passé alors. Ecoute. (On entend la voix a capella d’une femme. Une berceuse. Cette musique semble toucher profondément Jean-François. Il pleure doucement).

JEAN-FRANCOIS

C’est Anna. Ma femme…Comment avez-vous pu…

LA TOUR (l’interrompant)

Nous portons aussi la voix des morts. C’est bien, tu commences à devenir raisonnable. Alors, écoute un peu ce que tu vas faire…