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5 mars 1696 | Naissance de Tiepolo

Publié le 05 mars 2013 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours

Le 5 mars 1696 naît à Venise, dans le quartier de Castello, Giovanni Battista Tiepolo, dit Giambattista Tiepolo.


Portrait de Tiepolo par Rosalba Carriera

Rosalba Carriera (1673-1757)
Portrait de Tiepolo à l'âge de trente ans
Huile sur toile
Venise, Collection privée
Source

Giambattista aurait sans doute suivi les traces de son père, armateur avisé, dans les voies du commerce maritime, si Domenico Tiepolo avait vécu. Mais la mort du père, survenue un an à peine après la naissance de Giambattista, en décida autrement. Orsetta Marangon, mère de Giambattista et de nombreux autres enfants, se trouve confrontée à des difficultés financières imprévues. Dès 1710, Giambattista entre en apprentissage dans l’atelier du peintre Gregorio Lazzarini (1655-1730), artiste très réputé dans la Venise de l’époque. L’élève reçoit de son maître un enseignement qui lui assure les bases techniques et plastiques nécessaires à la réalisation de son travail : étude du dessin, de la perspective, de la composition de groupes de personnages. Influencé dans un premier temps par la grande tradition des peintres vénitiens du XVIe siècle ― Jacopo Tintoretto, Paolo Veronese, Palma Giovane ―, Giambattista complète sa formation en reproduisant sur ses carnets de croquis les motifs d’autres peintres. Ce modeste travail de copiste permet au jeune artiste d’engranger d’autres formes, compositions et structures, qu’il retravaille à sa guise.

L’une de ses premières commandes est une série de gravures reproduisant des œuvres célèbres du XVIe siècle destinées à entrer dans une collection d’estampes : Gran Teatro delle pitture e prospettive di Venezia/Grand théâtre des peintures et des perspectives de Venise.

Entre 1715 et 1716, Tiepolo réalise cinq tableaux d’inspiration religieuse destinés à orner les lunettes des nefs latérales de l’Ospedaletto de Venise (église Santa Maria dei Dereletti).

En 1717, le nom de Tiepolo est mentionné pour la première fois dans les registres de la fraglia, corporation des peintres vénitiens. Cet événement marque la fin de l’apprentissage du jeune homme et le début de sa carrière. Devenu, dès 1716, conseiller artistique et peintre de Giovanni Cornaro, doge de Venise, Giambattista Tiepolo fréquente les personnalités les plus influentes ainsi que les collectionneurs les plus importants de la Sérénissime. Ce qui lui attira les reproches et parfois la haine de ses contemporains.

Cinq fragments de ciels tiepoliens

Cinq fragments de ciels de Tiepolo
Image (composition), G.AdC


LE ROSE TIEPOLO (extrait)

Tiepolo : la dernière bouffée de bonheur en Europe. Et, comme tout vrai bonheur, il était plein de côtés obscurs, qui n’étaient pas destinés à disparaître, mais plutôt à prendre le dessus. Reconnaissable à l’air que l’on respire sans obstacles et sans efforts, comme cela n’arriverait plus. Si on le compare à celui de Tiepolo, le bonheur de Fragonard est construit en effectuant des exclusions tacites. Alors que Tiepolo n’exclut rien, même pas la Mort, accueillie parmi ses personnages sans se faire trop remarquer. Il n’est pas sûr que le bonheur émanant de Tiepolo l’habitât. Peut-être lui a-t-il dit à plusieurs occasions de revenir plus tard, parce que pour le moment il avait un travail à finir et il était en retard. […]

« Tiepolo fut un peintre d’une nature heureuse », écrivait son contemporain Anton Maria Zanetti, fils d’Alessandro ― et ce bonheur ne lui fut pas pardonné. Zanetti ajoutait : « Non qu’il négligeât pour autant de cultiver son esprit fécond par des soins assidus. » Cela plut encore moins : que Tiepolo cachât en lui plus de doctrine qu’il n’en professait. En 1868 déjà, Charles Blanc esquissait un jugement sur Tiepolo qui allait être souvent repris de différentes manières, pendant des décennies : « Ce feu n’est qu’un feu d’artifice ; cette abondance tient plus au tempérament qu’à l’esprit. » Il fallait donc refuser à Tiepolo l’accès au domaine réservé de l’esprit. Mais pour quel péché originel, sinon justement ce « bonheur » qui semblait soustraire à son œuvre les mérites d’une certaine dignité ? Tiepolo eut toujours contre lui les « critiques sévères ». Déjà durant sa vie, comme en témoigne Zanetti, quand il fait allusion au fait que personne, autant que Tiepolo, n’avait su réveiller « les idées assoupies, heureuses et si pleines de leggiadria, de grâce et de charme, de Paolo Caliari ». Que Tiepolo fût une sorte de nouveau Véronèse : c’est cela qui dérangeait profondément. C’est pourquoi, disait-on, « les formes des têtes ne sont pas inférieures en grâce et en beauté ; mais les critiques sévères ne veulent pas permettre que l’on dise qu’elles ont autant d’âme et de vie que celles du vieux Maître. […]

On connaît très peu la vie de Tiepolo et ce très peu ne concerne que son activité de peintre. Presque rien n’a été dit de sa vie personnelle. Et pourtant, Tiepolo fut célèbre dès sa jeunesse. Mais sa vie était transparente, comme du verre. Personne ne la remarqua. Tout le monde regardait le paysage qui s’ouvrait derrière elle. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles Tiepolo fut capable d’assumer le rôle d’épilogueur de la peinture, de même que dans un spectacle il y a un acteur dont la seule fonction est d’apparaître à la fin pour un salut irréprochable à l’adresse du public. C’est ainsi que la peinture prit congé de nous ― tout au moins dans le sens particulier, singulier, irrécupérable qu’elle avait assumé sur le sol européen pendant cinq siècles environ, quand les peintres étaient innombrables, mais nourris par une peinture unique, qui n’est qu’une seule et même matière en mouvement et fait penser à certains acteurs très gras, d’une légèreté et d’une grâce impeccables, tel Sydney Greenstreet. Au cours de tous ces siècles, la peinture fut en premier lieu une tâche assignée par le monde, à travers différents procédés, qui étaient au fond indifférents. La seule chose essentielle était qu’il arrivât de l’extérieur une injonction, comme pour un messager l’ordre de se mettre en voyage. Tiepolo ne peignit peut-être jamais que sur commande ― et là où l’on soupçonne que l’œuvre n’a pas été commandée (ainsi pour la série des Scherzi ou pour les petites toiles finales de La Fuite en Égypte), elle exhale un parfum irrésistible de défendu et de secret.

Ensuite, ne restèrent que les artistes. Certes, il continua à y avoir des commanditaires, publics et privés. Mais quelque chose s’était gâté, de façon irrévocable. La peinture devint de plus en plus une activité de monologue, un délire tranquille qui reprenait et se refermait tous les jours avec les heures de lumière derrière les verrières d’un atelier. Il restait des artistes, pleins d’humeurs, de caprices, de fantaisies, d’impatiences. Et à la fin, peu s’en fallut qu’ils ne disparaissent à leur tour.

Roberto Calasso, Le Rose Tiepolo, Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 2009, pp. 15-16-17-18-22-23. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro.


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