À propos de Maman Küsters s'en va au ciel, de Rainer Werner Fassbinder. Des résistantes non programmées de RWF et du Sokourov d'Alexandra...
Il y a quelque chose d'un Tchekhov teigneux chez Rainer Werner Fassbinder, qui se voit le mieux dans ses films les moins "visibles", au sens d'une mythologie allemande d'époque, comme il en va de Maman Küsters s'en va au ciel, datant de 1975.
La tragédie fond littéralement dans la pauvre cuisine de maman Küsters en train de visser des éléments de prises électriques au titre de petit job d'appoint, avec son grand fils taiseux (Armin Meier) et sous le regard revêche de sa belle-fille enceinte jusqu'aux oreilles, quand elle apprend que son mari Hermann , le bon et doux Hermann, vient de se suicider dans son atelier d'usine après avoir flingué le fils du directeur. Dans la foulée immédiate, avec la célérité de vautours fonçant sur une charogne encore saignante, les médias investissent l'humble logis, notamment représentés par un prédateur plus suave et vicieux que les autres du nom de Niemeyer, qui fera du désespéré un assassin monstrueux en déformant tout ce que lu a confié Maman Küsters. Mieux: il s'acoquine au passage avec la fille de celle-ci, Corinna (Ingrid Caven), entraîneuse de cabaret en passe de commercialiser son premier disque de chanteuse "à texte", genre ange bleu en plus trash et ne reculant devant aucune pub. Son premier "song", qu'elle interprète publiquement en présence de sa mère, est ainsi présenté comme une composition sensationnelle de "la fille de l'assassin de l'usine". Mais il y a aussi des "bons" pour réconforter Maman Küsters, incarnés par un couple de bourgeois communistes impatients de donner une signification politique au geste du désespéré. Or Maman Küsters est essentiellement sensible à l'humanité de leur accueil, avant de prendre conscience de l'injustice subie par son prolo de mari et de s'inscrire au parti pour honorer sa mémoire. Un jeune activiste, cependant, la met en garde contre la récupération dont elle fait l'objet et s'efforce de la convaincre de rejoindre un groupuscule d'action violente. Tout cela, qui fait évidemment satire d'époque, n'en a pas moins des résonances encore vives, mais c'est à un autre niveau que RWF nous touche en revenant avec insistance sur le visage en gros plan de Maman Küsters (la très remarquable Brigitte Mira), que l'épilogue violent laisse littéralement interdite et sans voix.
Les socialistes de son temps ont lourdement reproché à Tchekhov de ne pas s'engager assez explicitement sur le front politique, alors même que ses récits constituent, sans doute, la fresque la plus détaillée de la société russe et de ses misères. Dans un tout autre contexte, on a aussi reproché à RWF les ambigüités de son observation sociale, comme on les a reprochées à un Dürrenmatt.