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Max de Carvalho | Adresse de la multiplication des noms

Publié le 07 avril 2013 par Angèle Paoli
« Poésie d’un jour

ADRESSE DE LA MULTIPLICATION DES NOMS

Fantôme du pied de groseillier au fond du jardin,
fantôme de la boucle de cerises encore dans l’arbre de printemps,
sous le soleil,
spectre sylvestre de chien,
et toi, fantôme de la mèche de cheveux pour l’écrin refermé,
substances tues,
objets laissés sur la coiffeuse de la chambre la plus fraîche,
en été,
je vous invoque.


Grand-mère, tu peux dresser la table maintenant,
ton enfant vient dans la vie par un couloir aux murs de fleurs.
C’est l’heure où il frôle les sombres tentures humides de sa nuit,
qu’il s’avance dans l’obscurité, à tâtons, pour se lever enfin et paraître
à la lumière des chandeliers.
Tu as dressé la table à laquelle j’ai pris place
dans ce passé qui est la vérité vivante.
Tu seras tout ce que j’aime, qui ne peut répondre
et qui ne répond pas.


Nous voici deux enfin, réunis,
ombres égales à la lueur d’une flamme unique.
Combien d’années sans te revoir ? combien d’années ne nous sommes-nous parlé,
depuis nulle part d’où je m’adresse, à toi, dans le nulle part ?
Et nous voilà partout déjà achevant cette phrase oubliée,
nous reprenons son cours sans avoir méconnu tes cheveux violets
ni la gelée de fruits rouges que tu m’offrais chaque soir de la mer,
sous le Tropique du Capricorne,
moi nouveau-né assis près de la fenêtre à la tombée du jour,
et toi debout, penchée, qui regardes le phare des Trois Récifs,
lorsque du milieu indivis des eaux bat son heure.


Souviens-toi, c’est ton fils des Grisons
qui partit deux fois seul, aimé deux fois ;
celui de Bastogne devant toi cette nuit à la terrasse de finisterre,
dans le miracle de la multiplication des noms
(lait d’Eisenach, rouille de Görlitz et Karl-Marx-Stadt, si ces villes existent encore,
et jusqu’au jour où elles existeront de quelque façon que ce soit),
traversant des places sombres, coupant par des rues désertes.


C’est ton enfant changé, méconnaissable,
mais dans le cœur tel un stigmate la prédication de ta
pureté aïeule.


Max de Carvalho, Adresse de la multiplication des noms, Obsidiane, Collection Les Solitudes, 1997, pp. 13-14.



MAX DE CARVALHO

Max de Carvalho

Source

■ Voir aussi ▼

→ (sur le site de BiblioMonde) une fiche bio-bibliograaphique sur Max de Carvalho
→ (sur le site lectio-adfinitas) une recension d’Adresse de la multiplication des noms, par Paul Farellier (note de lecture parue dans La Revue de Belles-Lettres, n° 3 - 4, 1997)



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