J'aurais jamais pensé écrire un seul mot sur toi. Jeu des "7 familles" : Dans la famille "Ours silencieux", je veux le père. Bonne pioche, c'est toi ! Je pouvais pas te laisser aller là où tu dois aller sans t'interviewer un peu. Le temps des regrets se décline toujours grisaille, brouillasse, imper et parapluie. Alors aujourd'hui je suis allé te voir, un prétexte bidon et voilà que le moteur se met en route. Les bielles et les pistons parfaitement huilés, ça démarre au quart de tour. J'en reviens pas, la machine fonctionnait !
Mon dabe, je l'ai déjà dit à certains intimes, si je mets bout à bout les mots qu'il m'a consacrés en mes soixante de vie, ça doit à peine peser une heure. On passe une vie à côté de ses parents, à côté de ses enfants, à côté de ceux qu'on aime, pour leur filer la portion congrue. Nada, presque rien, des quarts de clopinettes. Puis un jour on se dit que c'est vraiment con. Heureusement, avant qu'il soit trop tard. Aux orties la victimisation, faut forcer le mot à sortir. Comme un point noir, un vilain comédon, faut le presser. Y'a toujours un truc qui sort. Qui doit sortir... Je me suis mis devant le miroir cet aprèm. Devant les comédons familiaux, je leur ai fait leur fête !
La vie n'est vie que par la relation avec l'autre. L'autre de tous les possibles, de tous les probables, de tous ceux qu'on pense impensables, l'autre miroir, l'autre reflet, l'autre radicalement différent, qu'importe, l'autre c'est toujours l'autre mais il compte.



Il me dira en une heure trente avant que ma mère ne vienne nous interrompre en rentrant du jardin pour "le faire goûter". Il me fera un magnifique et émouvant condensé : la formation de la 4ème DMM, il entre au 4ème RSM, sa prise en charge par la suite par "les américains", les débarquements en Corse, Italie, Provence. Monte Cassino : terrifiant, la campagne d'Allemagne, le courage inouï des Tabors. La peur au ventre ravitaillant pendant toutes ces opérations les premières lignes en munitions et carburant. Le retour exactement cinq ans plus tard chez lui en décembre 45. Il me dira un peu de la suite, son engagement dans la gendarmerie, ce bonheur d'être flic en Allemagne, il me dira surtout ce qu'il aurait dû dire à un psy au lieu de nous infliger sa toute vie silencieuse durant : le traumatisme ressenti quand il a dû revenir prendre la suite du petit atelier de cycles familial sur injonction maternelle à la mort de son dabe.
Frustré mon dabe, frustré et silencieux d'avoir eu à réparer des bicyclettes, livrer des bonbonnes de gaz au lieu de s'épanouir dans son bel uniforme de motard-keuf, de batifoler avec sa femme dans les forêts du Schwarzwald au temps de sa belle jeunesse qui se termina en quenouille. Je te comprends mon vieux, mais pourquoi tu l'as pas dit plus tôt ? Tu vois, c'est bon de parler, de se parler...
