À propos d'un nouveau roman inouï. Ce qu'il faut écrire aujourd'hui. Du réalisme panique.
J'ai lu hier soir d'une traite, en une heure, le tapuscrit d'un nouveau roman que je dirai inouï au sens propre de: jamais entendu.
L'auteur me l'a balancé sur la messagerie de Facebook. Je l'ai aussitôt copié/collé et reformaté en Palatino 14. J'ai dû changer de cartouche pour l'imprimer et l'ai fait illico remarquer à l'auteur: tu me dois une cartouche petite salope.
Un heure plus tard je lui ai vrillé un SMS qui disait exactement: tu as fait un livre incroyable petit salopard. Il était en train de prendre sa douche et m'a dit qu'il avait mal au crâne. Dix minutes plus tard nous nous sommes retrouvés sur Facebook et je lui ai détaillé mon enthousiasme; et comme son livre l'enthousiasme lui aussi (un auteur sérieux sait toujours ce qu'il a fait), nous étions deux.
L'auteur en question, dont je ne dirai pas le nom car ceci n'est pas un buzz, est encore un très jeune homme d'apparence - il n'a d'ailleurs pas 25 ans -, mais son roman semble plutôt le fait d'un mec dans la cinquantaine revenu de tout, ou tout comme. C'est l'histoire d'un éditeur du nom de Morel qui se la joue cynique, sans l'être au fond. Le récit est lâché à toute blinde et très relâché d'apparence, ou carrément "ordinaire", comme le diraient certaines patronnesses du milieu littéraire romand, et pourtant ce livre est d'une rare élégance. Le protagoniste qualifie volontiers les gens de cons ou de pétasses, il dit sans fioriture ce qui le fait chier ou ce qui le fait (encore) bander. Mais c'est une façon, après Céline, et sans mimétisme pour autant de ce côté-là, d'intégrer la langue parlée du personnage quitte à faire chier les pétasses et les cons qui se prennent au sérieux. Or ce qui est le plus étonnant, c'est que ce livre de moins de 100 pages est des plus sérieux. Mine de rien, en effet, ce roman est travaillé par au moins trois grands thèmes contemporains: la soif de reconnaissance, le simulacre et la solitude.
Le livre s'intitule La combustion humaine. Dans le roman, c'est le titre d'un nouveau livre d'un certain Paul Jourdain, que son éditeur, Morel en personne, n'aime pas trop. Ledit Morel, après de rudes débuts, s'est acquis l'estime du milieu littéraire romand, qui le fait globalement gerber mais dont il a besoin pour exister. À une exception près, Morel n'aime pas trop ses auteurs. Ce qu'il aime, c'est quand "il y a littérature". Un roman où il y aurait littérature, selon lui, c'est À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Avec la barre un peu moins haut mais une adéquation tout de même remarquable entre l'être et le faire, le vivre et le dire, Morel consent à le reconnaitre chez au moins un de ses auteurs, le poète serbe Paul Fajnova dont il a publié tous les recueils et qu'il considère comme un personnage fréquentable voire un ami - là c'est du sérieux.
Sinon, Morel n'a plus trop d'illusions. Il a publié plus de deux cents bouquins, comme un certain Bernard Campiche, mais Morel n'est pas Campiche. Morel serait plus proche à vrai dire de Michel Moret, des éditions de L'Aire, mais cette identification ne tient pas la route. Morel est un personnage de roman fait de plusieurs "modèles" possibles, comme les personnages de Proust, et le milieu littéraire local n'est qu'un milieu comme le faubourg Saint-Germain en est un, le lustre en plus. L'auteur cite aussi Joël Dicker, comme son nom l'indique, et un certain Jean-Louis Kuffer en lequel il reconnaît l'un des (rares) laudateurs sincères de celui-là dans le milieu littéraire romand. Il cite aussi un certain Quentin Mouron se pointant à Genève pour faire l'éloge (mal fagoté) du Dicker en question, comme il cite le pamphlet d'Etienne Barilier intitulé Soyons médiocres et visant déjà le milieu littéraire romand. Mais La combustion humaine n'a rien d'un pamphlet à clefs pour initiés locaux. À vrai dire Morel n'a rien à cirer du milieu littéraire romand, sauf le pompes de ses pontes qu'il cire pour l'intérêt de sa maison.
Pendant que je relisais Les Frères Karamazov, ces derniers temps, le jeune auteur me signifia par SMS qu'il était en train de finir Les Possédés. Or il y a quelque chose de l'homme ridicule de Dostoïevski dans le personnage de Morel, sans-Dieu qui se sent seul et qui fait ce qu'il faut pour avoir l'impression d'exister. En le lisant, c'est pourtant, plus qu'à Dostoïevski, à Simenon et à Tchékhov que je pensais tant ce Morel est attachant en dépit de son apparente nullité.
Comme l'éditeur Morattel, auquel il ressemble à certains égards, et comme Quentin Mouron, dont les deux premiers livres ne ressemblent pas du tout à La Combustion humaine, Morel est branché Facebook sans faire partie (à ma connaissance en tout cas mais faudrait vérifier) de mes 3111 amis. Mais à tout ce qu'il a observé de Facebook et autres réseaux sociaux, à toutes les remarques pertinemment impertinentes qu'il aligne sur ces espaces virtuels, avec leurs cinglées et leurs dingues avérés, et malgré leurs zones salubres où se poursuivent de vraies relations personnelles, je souscris en souriant. Jusque-là, et même chez Houellebecq ou Philippe Muray, je n'ai rien lu de si juste et de si tendrement vache sur ces galaxies de la nouvelle Communication, dont est illustrée la propension à l'Optimisme compulsif, à grand renfort de cookies débiles, et le besoin de croire qu'on aime et surtout qu'on est aimé à coups de "j'aime". La satire est implacable mais, très étrangement, échappe à la moquerie. On n'est pas ici dans la charge convenue: on est dans l'ambivalence de la réalité qui fait que ceux que nous traitons de cons ou de pétasses nous renvoient à nous-mêmes. Ainsi de Facebook. Ainsi aussi de cette scène-clef, dans une supérette où Morel, qui vient de se faire houspiller par une pétasse, va pour lancer à celle-ci qu'il est l'éditeur Morel, le fameux Morel, avant de se rendre compte qu'il n'est rien aux yeux de cette pétasse qu'un con qui la devance et se la pète.
On est en Suisse dans La combustion humaine, mais ce pourrait être partout dans le monde actuel où la culture se fait envahir par le tout-conso en même temps que se perpétuent le culte de la bouffe, sur fond de famine mondiale, et celui de la bonne humeur, sur fond de déprime.
Ce livre inouï est salutaire. Pour qui aime, comme Morel, qu'il y ait littérature, c'est la preuve que celle-ci peut rejaillir des actuelles eaux basses. Pour qui est attentif à la relève, ici et ailleurs, ce livre extraordinairement tonique, dont pas un mot n'est de trop, au fil d'une phrase complètement dégraissée, est la meilleure réponse aux vieux chenoques de ma génération de soixante-huitards blasés qui prétendent que plus rien ne se fait.
Il y a littérature quand vie et verbe sont en fusion. Il y a littérature, aujourd'hui, chez Pascale Kramer et Douna Loup, comme il y a littérature dans L'amour nègre de Jean-Michel Olivier, cité par Morel, au même titre que La vérité sur l'affaire Harry Quebert. Il y a littérature chez de jeunes écrivains débarqués dans le milieu littéraire romand et débordant largement ce qu'on a appelé "l'âme romande", ce vieux bonnet: tel Quentin Mouron en sa première percée flamboyante d'Au point d'effusion des égouts, suivi de Notre-Dame-de-la-Merci à l'empathie croissante, et qui va sûrement nous étonner encore; tel aussi Max Lobe qui a imposé, lui aussi, une approche nouvelle et conséquente de la réalité contemporaine dans son 39, Rue de Berne.
Bref, je me sens ce matin plein de reconnaissance à l'égard du jeune auteur de La combustion humaine, illustrant la non-reconnaissance dont souffrent tant de nos contemporains. Avec une intelligence pénétrante, ce livre détaille les mots menteurs qui caractérisent notre ère de faux et de simulacre. Avec une attention pure de tout sentimentalisme affiché, ce roman exprime la ressemblance humaine et le besoin de fraternité sans laquelle il n'y aurait plus qu'à se flinguer. Il est d'ailleurs question de suicide dans la lettre finale de Morel à son ami poète tenté par cette conclusion, auquel il dit en substance: espèce de con, vaut mieux pas...