
HALDAS. - Il y a quelque temps que nous nous attendions à la nouvelle, et c'est donc sans surprise que j'ai appris ce matin la mort de Georges Haldas, constituant sans doute une délivrance pour lui et ses proches, tant il était diminué. Il y avait des années que nous ne nous étions plus revus, suite à une méchanceté de sa part qu'il n'a jamais cherché à réparer. Je ne lui en voulais plus depuis longtemps. Je lui ai consacré un dossier conséquent du Passe-Muraille dont il m'a chaleureusement remercié, mais quelque chose s'était cassé entre nous, qui tenait sans doute à mon affirmation personnelle d'écrivain. Il s'était fâché avec son ami Maurice Chappaz dès leur jeunesse et disait pis que pendre de la plupart des auteurs de ce pays, sauf de quelques proches qui le vénéraient. J'en avais été mais je me rappellerai toujours ce qu'il m'avait dit lors de notre premier entetien: qu'il y a un diable sous le paletot de chaque écrivain.
Cette première rencontre remonte à l'année 1974, quand je l'avais rejoint au Domingo et que nous avions passé trois ou quatre heures à parler. J'avais vingt-sept ans et il en avait trente de plus. D'entrée de jeu il avait précisé:ce ne sera pas une interview mais une rencontre. Et de fait,ce fut une rencontre, prélude à de nombreuses autres rencontres en tête-à-tête à travers les années. Il n'est pas d'auteur, en Suisse romande, sur lequel j'ai plus écrit que sur lui, en absolue sincérité et sans jamais le dénigrer. Or pensant à lui ce matin et me demandant ce qu'il aura représenté dans ma vie, je ne sais que répondre: Haldas.
(À La Désirade, ce 24 octobre 2010)

Or déjà nous l’entendons protester: « Pas écrivain ! Plutôt homme qui écrit ! ». Scribe, en effet, de la vie la plus ordinaire. Témoin, pour citer le titre de sa première chronique, des « gens qui soupirent, quartiers qui meurent ». Veilleur du matin qui a dit, mieux que personne, le chant de l’aube.
Avant la figure légendaire des cafés genevois penché sur ses carnets comme un mandarin chinois : un capteur de vie sous tous ses aspects, dont ses livres rendent le sel et le miel des «minutes heureuses». Tout ce qu’il a écrit : carnets, poèmes, chroniques, coule de la même source et diffuse la même aura sans pareille. Et dans la vie déjà: rien de comparable avec une soirée en tête-à-tête avec Haldas. Présence unique, intense, fraternelle. Haldas ou la passion. Féroce parfois, même injuste, voire cruel, mais aussi drôle et vivant, exécrant la bonne société et vitupérant le «grand Serpent». Cherchant enfin, et de plus en plus, la lumière christique. Continuant d’écrire dans la quasi obscurité avec l’aide de « petite Pomme », sa dernière compagne.
Georges Haldas laisse une œuvre avoisinant les cent titres, d’une totale cohérence. Il a raconté maintes fois comment le « petite graine » de la poésie a été vivifiée, dès son adolescence, pour fonder un véritable Etat de poésie. Ses premiers livres majeurs, Boulevard des philosophes (1966) et Chronique de la rue Saint-Ours (1973) rendent hommage au père grec, un peu déclassé, communiquant à son fils la passion du football et l’attention à la chose politique, puis à la «Petite mère», dont l’humble présence sera magnifiée dans ses admirables Funéraires. D’emblée, cependant, c’est aussi le boulevard et la rue qui revivent, et le quartier de Plainpalais, et tout Genève, avec des ramifications vaudoises et grecques. C’est l’époque aussi, avec ses affrontements sociaux, de la tentation du communisme et l’aventure des éditions Rencontre où il préfacera les chefs-d’oeuvre de la littérature universelle.
Compagnon de route des «cocos», mais en « gauchiste christique », Georges Haldas est également resté en marge du milieu littéraire. Quoique défendue à Paris par un Georges Piroué (qui le publia chez Denoël) et quelques critiques, son oeuvre franchit mal la barrière du Jura. Trop de métaphysique là-dedans, au goût de nos voisins cartésiens, et la langue de l’écrivain, volontairement cassée, hachée, a fait obstacle plus encore que celle de Ramuz. Une rencontre décisive enracinera du moins son œuvre en terre romande: celle de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, peu soucieux de langage policé et de l’aspect peu « vendeur » des livres d’Haldas. À l’enseigne de L’Age d’Homme paraîtront ainsi, dès 1975 et avec tout le reste, les quatre chroniques fluviales de La Confession d’une graine, massif central aussi passionnant que touffus, autour duquel gravitent des ouvrages plus accessibles qui ont connu de vrais succès populaires, tel le merveilleux triptyque de La Légende des cafés (1976), La Légende du football (1981) et La Légende des repas (1987).
Au cœur de la Relation, avec ses contradictions quotidiennes et ses fêlures, le poids du monde et le chant du monde, c’est enfin par les seize volumes des carnets de L’Etat de poésie que Georges Haldas continuera de nous aider à vivre.
«Le pire qui puisse nous arriver, c’est de donner dans l’élévation spirituelle», note le scribe qui va jusqu’à moquer la «haute foutaise» d’écrire. Mais voici qu’il relève «ces passages d’un train dont la rumeur, dans la campagne, le soir, lentement décroît - et c’est chaque fois un peu ma vie, avec l’enfance, qui se déchire». Ou ceci : «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça». Or le lecteur en témoignera bien après la mort de Georges Haldas: que ce «minable» le désaltère comme personne, le revigore et le tient en éveil...
Images: Horst Tappe, Slobodan Despot.
(Extrait d'un livre en chantier)
