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Boulots de cons

Publié le 26 septembre 2013 par Nicolas Esse @nicolasesse

J’ai passé un peu de temps à traduire ce texte de David Graeber que j’ai découvert par hasard sur mon fil Twitter.

David Graeber est professeur d’anthropologie à Londres. Dans cet article, il revient sur une prédiction faite en 1930 par l’économiste John Maynard Keynes qui voyait les pays industrialisés diminuer progressivement le temps de travail hebdomadaire pour arriver à un horaire de dix à quinze heures par semaine au début du XXIème siècle. D’après Graeber, les progrès technologiques réalisés depuis les années trente auraient dû nous permettre d’atteindre cet objectif. Et pourtant, une semaine de deux jours, ça fait rêver, non ? Seulement, progrès technologique ou pas, nous n’y sommes pas arrivés. Lorsqu’il analyse les causes de cet échec, Graeber apporte une réponse originale : imaginez toute cette population laborieuse soudainement livrée à elle-même pendant des jours entiers; tous ces gens auraient d’un seul coup plus de temps pour regarder le monde qui les entoure, le repenser, réfléchir, créer, et ça, c’est très dangereux, réfléchir, repenser le monde. Ça sent le patchouli, le pouvoir des fleurs et les corps dénudés dans une mare de boue. On entend déjà voler les pavés, et les murs murmurer des slogans corrosifs. La chienlit n’est pas loin. Il s’agit donc de désamorcer cette bombe potentielle, d’occuper le terrain et de remplir les têtes; il s’agit d’inventer du travail pour occuper l’esprit des gens.

Des boulots de cons, en somme.

Des responsables de gestion de fortune, des lobbyistes, des chercheurs en relations publiques, des actuaires, spécialistes en télémarketing, huissiers, ou des consultants en droit, la liste n’est ni précise, ni exhaustive, Graeber propose un instrument de mesure pour déterminer quelle est la véritable utilité de notre travail, l’outil me paraît un peu trop rustique, mais je vous laisse faire le test. Je sais, l’article est très, très long.

Quand bien même je n’adhère pas à tous les arguments avancés dans cet article, quelque chose a surgi de ces lignes comme une évidence, cette accumulation au fil des jours, des mois et des années, cette addition de couches, de normes, de contraintes, de dispositions légales, de vérifications préalables, induisant l’inflation de métiers dédiés la mise en place de nouvelles lois et de nouvelles contraintes, à leur mise en application et à leur contrôle. Des métiers inconnus jusque-là, se déposant en strates translucides sur le substrat des savoir-faire et des tours de mains, finissant par recouvrir tous nos outils d’une couche de poussière fine et obstinée qui ralentit nos gestes. Pendant ce temps, confinés et hâves dans leur atmosphère stérile, des ingénieurs en blanc compensent nos lenteurs nouvelles en décuplant chaque année la vitesse de calcul de nos ordinateurs.



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