Note de l'isba (39)
Leila et Chloé. - "Rien n'est prévu pour les sinistrés de l'âme", écrivait Henri Calet au souriant humour triste, mais c'est plutôt aux sinistrés de l'enfance que me ramènent, ces jours, deux livres de femmes qui font mal.
C'est d'abord À Suspicious River de Laura Kasischke, dans l'univers de laquelle je me suis tardivement immergé à la lecture d'Esprit d'hiver, sombre merveille et dernier de ses romans traduits, alors que son premier livre exsudait déjà la plus grande détresse d'enfance qui se puisse imaginer, dans une atmosphère à la fois très glauque, très pure dans l'abjection et d'une irradiante poésie.

Ecrits au sang. - Le rapprochement entre Laura Kasischke et Chloé Delaume pourrait sembler indu, et pourtant il se justifie en l'occurrence par une coïncidence dramatique et leur écriture respective, où le corps et le sang parlent. L'écriture de Laura Kasuschke, plus profondément poétique, aux résonances polyphoniques plus amples, est celle d'un médium des sentiments et des sensations, aboutissant à des fictions merveilleusement élaborées. Celle de Chloé Delaume, plus brute de décoffrage mais d'un rythme effréné et d'une touche nerveuse, impressionne également par sa violence dépassée et sa crânerie feinte - sa dégaine mariole cachant des plaies à vif, sur fond de tragédie familiale.
Chez l'une autant que chez l'autre: même honnêteté et même courage à dire l'indicible et à exorciser le chaos de la vie foutue en l'air par... par quoi ou par qui: c'est ce qu'on va peut être savoir mais ce n'est même pas sûr...


Henri Calet. La Belle lurette. Gallimard, L'Imaginaire.
Laura Kasischke. À Suspicious River, Livre de poche.
Chloé Delaume et Daniel Schneidermann. Où appelle le sang. Seuil, Fuction & Cie, 2013.
