Exaspérations politiques, partie 1

Publié le 10 novembre 2013 par Deklo

Berlinde de Bruyckere

Précédemment on a vu les conditions de vie pendant le Siège et celles à la fin du XIXe siècle...

  Les troupes françaises perdent à Sedan, le 1er septembre 1870. Paris s’agite.

[En lisant la presse au jour le jour, je crois avoir pu tracer quelque chose comme l’établissement, l’exaspération d’un rapport entre les forces politiques au travail.

  Avant vérifier d’où cette Troisième République tire sa légitimité pour mieux saisir l’enchaînement des faits…]

La République

  On est le 4 septembre. On entend les corps courir, les voix s’élever. On regarde par la fenêtre, on descend : Qu’est-ce qu’il y a ? On lit les placards, on suit les gens[1]. On se retrouve aux Tuileries, à la Concorde, devant l’Assemblée nationale, nombreux, si nombreux. Derrière quelqu’un dit que Napoléon III s’est constitué prisonnier. On n’entend pas ce qu’il explique. La dame à côté nous pousse, manque tomber. Elle s’excuse. On rit. On ne sait pas que dans la salle des séances le Comte de Palikao tente de sauver l’Empire, tandis qu’un groupe de députés républicains mené par Jules Favre réclame la déchéance, je veux dire de l’Empire.

  Le Corps législatif suspend sa séance. On en profite pour entrer dans la cour et dans les tribunes de l’Assemblée. On crie : « La Déchéance ! » ; « Vive la France ! Vive la République ! ». Gambetta monte à la tribune et lit un manifeste : « Nous déclarons que Louis Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé d'exercer les pouvoirs qui lui avaient été conférés. ».

  La foule marche. On suit Gambetta et Favre à l’Hôtel de Ville. Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat sont déjà là. Le monsieur devant les connaît : ce sont de vrais républicains. Ils proposent des noms de ministres, organisent un gouvernement. Mais Favre les repousse et propose à la foule son gouvernement provisoire composé de députés de Paris et à sa tête Trochu, le gouverneur de la ville. On entend mal ce qu’il se dit. On crie : « Plus fort ! ». On entend Gambetta lire ces mots : « La République est proclamée. Un gouvernement a été nommé d’acclamation. ».

  Favre, Gambetta retournent à l’Assemblée. Tandis que les députés se réunissent dans la Salle à manger de la Présidence, un député républicain, Glais-Bizoin, fait évacuer la Salle des séances[2]. La foule est là qui attend, mange, fume. A sept heure et quart, il pose les scellés. Des députés l’apprennent et se choquent. Thiers, hésitant depuis la veille, finit par estimer que « le moment n’est pas venu de récriminer contre la violence subie par l’Assemblée ; en présence de l’ennemi qui menace Paris, il n’y a qu’une chose à faire : se retirer avec dignité ». Les députés l’écoutent : le Corps législatif se dissout de facto.

  Les républicains, pas ceux du gouvernement ou de l’Assemblée qui ont l’air opportuniste, non, les républicains [ajouter un adjectif] s’étonnent de cette acclamation. Quelle garantie apporte-t-elle ? Le général Trochu, le président donc, « appartenait à l’idée monarchique »[3] ; Jules Favre, Gambetta, « représentaient la République autoritaire » ; Jule Simon, Crémieux « avaient, depuis longtemps déjà, donné des gages aux orléanistes »[4] ; Picard semblait proche de l’Empire… Et puis, les maires d’arrondissements de Paris nommés sous le second Empire restent en place. Et on n’entend pas parler d’élections, de constituante… On a pourtant changé de régime… Non, il y a quelque chose qui ne va pas…

Le Comité central

 La Chambre fédérale des sociétés ouvrières s’organise en comités. Entre 400 et 500 délégués ouvriers décident de déléguer 2 membres [on trouve dans d’autres textes 4 membres[5] : vérifier] des comités républicains ou des comités de vigilance et de défense dans chaque arrondissement pour composer un Comité central[6]. On se réunit, on discute, on exerce cette vigilance, cette critique qui fait qu’on sait dire qu’on a affaire à quelque chose qu’on appellerait une condition démocratique : l’intelligence exigeante, aigüe, vive, des gens. Et les propositions sont ambitieuses : on pense à tout… A des mesures de sécurité publique (supprimer cette police constituée sous les monarchies qui ne sert qu’à asservir les citoyens ; en préférer une dirigée par des magistrats élus ; garantir la liberté d’écrire, de parler, de se réunir, de s’associer…) ; à des questions de subsistances et de logements (on veut récupérer les denrées emmagasinées chez les marchands, mais avec la promesse de les payer après la guerre ; organiser un rationnement juste ; assurer à tout citoyen un logement) ; ou aux questions de défense de Paris (on demande l’élection des chefs de la garde mobiles qui sont imposés jusque-là  et la distribution de munitions…)[7].

On porte ces revendications à l’Hôtel de Ville. Gambetta les reçoit à une heure du matin. Il discute : pour ceci, c’est inutile ; pour cela, on est en train de s’en occuper ; pour cela encore, le gouvernement n’y peut rien… Il parle avec cette méticulosité des hommes de pouvoir dont on ne sait jamais si elle est faite pour gagner du temps ou simplement due à une tâche qui ne parvient jamais à tenir dans ses mains tous les paramètres des choses dont elle est censée s’occuper, parce que l’idée même de pouvoir est impuissante… Mais le mot pouvoir est posé, il faut bien que quelque chose ou quelqu’un réponde quand on le prononce… il faut bien en faire quelque chose, le remplir et le perler comme les huitres perlent les grains de sable qu’elles ne savent pas rejeter. On repart en se disant que décidément ces gouvernants se montrent « puissants pour créer les forces destinées à les protéger » et « trop respectueux de la loi dès qu’il s’agit d’abroger d’eux-mêmes les restrictions qui entravent les citoyens… »[8]. On ne se dit pas que c’est le mot, l’idée pouvoir qui est mascarade.

  Le 14 septembre, le Comité placarde une affiche rose qui reprend ces principales préoccupations. Quelques jours plus tard, on manifeste : on demande des élections municipales : on ne se contentera décidément pas d’acclamation. Mais rien n’y fait. On lit dans la presse cette adresse : « convaincu que les élections porteraient une dangereuse atteinte à la défense, le gouvernement a décidé leur ajournement jusqu'à la levée du siège. »[9]. Certains trouvent la décision sage : « comme si nous avions le temps de penser à discuter les idées de ces messieurs »[10]… D’autres chiffonnent le journal : « On se moque de nous. On ne sait même pas quand ce siège sera levé »…

  A côté du Comité, les clubs s’énervent. Celui de Blanqui, la Patrie en danger, rue d’Arras, celui de Belleville ou de la Cour des Miracles, de l’Élysée-Montmartre ou des Mille-et-un-jeux[11]. Et puis même, s’ajoutant « aux maux de la guerre », « les maux de la République : l’ouverture du club des femmes »[12]. Le 30 septembre, le Journal des débats publie un article enragé qui commence ainsi : « Les clubs, ou, pour parler plus justement, les meneurs des clubs et les journaux qui leur servent d'organes, ne s'accommodent point de l'ajournement des élections municipales, quelque bien justifié qu'il soit par les empêchements matériels du siège. Cet ajournement, en effet, leur ôte le moyen de profiter d'un moment où la population parisienne a mieux à faire que d'avoir des bulletins de vote, pour ressusciter par un coup de main électoral l'ancienne Commune de Paris, et engager sérieusement la lutte contre le gouvernement provisoire » avant de passer aux insultes et de les accuser de faire perdre la France[13].

Manifestation du 31 octobre

  Le ton monte. La nouvelle de la capitulation de Metz est confirmée le 31 octobre[14]. Un mouvement pugnace, déterminé se coagule place de Grève. On vient voir d’abord. Ce n’est pas possible. Et puis quelqu’un crie. On entend quelque chose comme une rumeur, des voix : « Vive la Commune ! ». On tourne la tête. On lit sur des pancartes en carton : «  La levée en masse ! Pas d’armistice ! »[15]. Quelqu’un assure que les vingt maires de Paris discutent à l’intérieur de l’Hôtel de Ville avec Trochu. Ils réclament à l’unanimité les élections municipales[16]. On n’est pas sûr. On ne le connaît pas celui qui dit ça, après tout. Mais quelqu’un lit une adresse[17]. Les élections sont annoncées pour le 1er novembre.

  On aperçoit Trochu qui déjà retourne se réfugier dans un salon. Des gens s’inquiètent. Ils pensent que les membres du gouvernement provisoire sont gardés à vue[18]. [Notes : revenir sur les dépositions des « gardés à vue » au Conseil de Guerre[19] : Garnier-Pagès parle de menaces mais voit « bientôt » qu’elles ne sont pas sérieuses. Le Flô affirme que Flourens a répété la consigne de « fusiller les membres du gouvernement et les autres prisonniers si un coup de feu était tiré ». Tandis que Favre, lui, entend autre chose… selon lui Flourens aurait dit : « Nous ne devons pas nous faire tuer ni tuer nos concitoyens » et considère que ses tirailleurs n’avaient pas l’intention de se servir de leurs armes.] De la place, on ne sait rien. On croit pouvoir deviner que la situation n’est pas… comment dire ? Un voisin suggère : hors contrôle ? Oui, pas un coup de feu n’a été tiré ! Par une fenêtre, quelqu’un lance des petits papiers pour informer la foule. Les républicains réclament la déchéance du gouvernement. Des noms sont griffonnés comme membres de la Commune[20]. Derrière, on demande : « Que font-ils ? Ils proclament la Commune ? ». Un gros monsieur lui répond qu’ils ont bien proclamé la République de la même façon deux mois plus tôt. Puis il tire sur sa barbe et hausse la voix comme pour être bien entendu : « Eux au moins, ils vont tenir des élections ! » Il regarde autour de lui. On dirait qu’il défie ceux qui ne seraient pas d’accord. Puis il essuie quelques gouttes de pluie sur son front. Il bruine[21].

  Certains disent que Flourens proclame un Comité de Salut public. Ca change tout. Ils ne vont pas substituer une dictature à une autre, maintenir cette « machine gouvernementale »[22] en ne faisant que changer les noms ! Non, c’est la Commune, le concours de tous qu’il nous… Quelqu’un tire en l’air[23]. C’est curieux comme la panique se transmet. On crie. Ceux qui n’ont pas entendu le coup crient des cris des autres et se mettent à courir. Les boutiques de l’avenue Victoria, la rue de Rivoli, le quai de la Mégisserie jusqu’à la rue du Pont-Neuf ferment[24]. Mais l’homme est déjà arrêté. Non décidément, le 4 septembre… aujourd’hui… elle se fait sans violence cette révolution…

  A minuit, « un bruit formidable se fait entendre »[25] : des mobiles bretons apparaissent et démolissent une barricade… La foule se disperse. Le ministre de l’intérieur, Favre, va devoir faire montre d’habileté. On le croit prêt au compromis avec Flourens et Blanqui[26] qui se retirent, acceptant que les membres du gouvernement restent en place jusqu’aux élections qu’on jure prochaines, et assurés qu’ils ne feront pas l’objet de poursuites[27]. Mais déjà, dans la nuit, il ordonne aux maires de suspendre les élections et lance un plébiscite pour le 3 Novembre qui invite « la population de Paris à voter jeudi, par oui ou par non sur la question de savoir si l’élection de la municipalité et du gouvernement aurait lieu à bref délai »[28]. L’idée est curieuse, demander si on doit tenir les élections que cette demande annule…

Des élections

  La ruse est peut-être trop grossière ou le goût de la manœuvre de Favre trop gourmand… Le lendemain, il se ravise. Un nouveau décret modifie la question du plébiscite : « La population de Paris maintient-elle oui ou non les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale ? ». On s’y perd. Le Journal Le Rappel dénonce la confusion : « Si bien que nombre de citoyens qui, s’en tenant à l’affiche de mardi, viendront aujourd’hui voter OUI, auront l’intention de dire : OUI, l’élection de la municipalité et du gouvernement doit avoir lieu à bref délai ; – et se trouveront avoir dit : OUI, nous maintenons les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale. »[29]. [Noter que les livres d’Histoire ne retiennent pas ce déroulé et semblent comme mentir par omission quand ils s’en tiennent à ce simple point que le peuple vote à plus de 85% oui, i.e. sa confiance au gouvernement[30].]. Sans doute les électeurs ne se seront pas trompés. Mais l’impression reste curieuse…

  Si ce gouvernement, qui n’avait pas jusque-là la légitimité du peuple, peut se croire renforcé par ce vote de confiance, ses façons de prestidigitateur sont faites pour inquiéter les républicains. Des élections municipales sont tenues le 5 novembre, mais par un tour de passe-passe, elles se bornent à désigner des élus par arrondissement, la nomination du maire de Paris reste prérogative gouvernementale[31]. Les électeurs du XIe, XIX et XXe arrondissements portent leurs voix sur les républicains socialistes. Henri Tolain sera élu maire adjoint dans le XIe ; après ballotage, Delescluze est élu maire du XIXe et Ranvier du XXe. On retrouve Jules Vallès dans le XIXe qui ne recueille que 350 voix, tandis que Flourens, Millière sont nommés comme adjoints dans le XXe. Mais les républicains n’en ont pas fini avec la ruse maligne des membres du gouvernement, qui s’attachent à arrêter ceux qui ont participé à la manifestation du 31 octobre : Félix Pyat, Mottu, Goupil, Millière, Tibaldi, Razoua, Ranvier, Lefrançais, Cyrille, Jaclard, Vésinier, Vermorel, Maurice Joly, Pillot, Morisset, Tixier, etc.

  Au 7 novembre, le journal Le Rappel se scandalise de ce qui est qualifié d’une « pluie battante de lettres de cachet » : « Quand l’empire multipliait les arrestations et jetait qui bon lui semblait à Mazas ou à la Conciergerie, personne ne témoignait plus d’indignation que MM. Jules Favre, Jules Ferry, Picard et leurs collègues. Ce qui les indignait, ils le font. »[32]. Tous les membres de la municipalité du XXe arrondissement se trouvant « ou en prison ou sous le coup d’un mandat d’amener »[33], le gouvernement désigne une commission provisoire[34]. Le Rappel s’étouffe et accuse le gouvernement de « grave empiètement sur les droits des électeurs ». Tandis que le Journal des débats se réjouit de l’institution de cette commission, rappelant que ces « messieurs », maire et adjoints du XXe, n’ont « certes pas le droit de se mettre au-dessus de la volonté des dix-neuf autres arrondissemens [sic] et d’attaquer les armes à la main le gouvernement auquel l’immense majorité des habitants de la capitale croit, à tort ou à raison, devoir laisser le lourd fardeau et la terrible responsabilité du pouvoir »[35].

[Voir comment que ce qui est appelé « acclamation », le 4 septembre, est qualifié d’« attentat »[36] le 31 octobre, quand ce sont les républicains socialistes qui font appel au peuple, et devient motif d’arrestations…]

[Par souci d’honnêteté, attirer l’attention sur ceci qui veut qu’en appelant « républicains », « républicains socialistes » ceux qui seront bientôt Communards et que d’autres appellent « d’extrême gauche »[37], on fait un choix, un choix réfléchi, mesuré, mais un choix… Je ne crois pas qu’on puisse être objectif, mais je crois qu’on peut tenter de dire quand on ne l’est pas.]


Dimanche prochain, on continuera de suivre les tensions montées dans les mois qui suivent...

[1] Cf pour ce passage le texte 4 septembre 1870 : la République proclamée sur le site de l’Assemblée nationale, prenant appui sur les comptes rendus de séances, www.assemblee-nationale.fr/histoire/4_septembre_1870.

[2] Ibid. citant le journal Le Siècle en date du 12 janvier 1871.

[3] Gustave Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste à Paris, Neuchatel, 1871, p. 61.

[4] Ibid.

[5] Cf Philippe Riviale, Sur la Commune : cerises de sang, éd. L’Harmattan, p. 57.

[6] Fiche Wikipedia Comité central républicain des Vingt arrondissementsversion du 22 mai 2013, citant Jacques Rougerie, La Commune de 1871, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2009, p. 24.

[7] Philippe Riviale, op. cit., pp. 57-58.

[8] G Lefrançais, op. cit., p. 65.

[9] Journal Le Rappel, 10 octobre 1870.

[10] Jacques-Henry Paradis, Le siège de Paris, Paris, 1872, p. 81.

[11] Cf une liste de clubs in Francisque Sarcey, le Siège de Paris, p. 165.

[12] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 173.

[13] Journal des débats, 30 septembre 1870.

[14] Paul Baquiast, La Troisième République : 1870-1940, éd. L’Harmattan, 2002, p. 7.

[15] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 287.

[16] Ibid

[17] cf l’adresse des maires publiée dans le Journal des débats, en date du 1er novembre.

[18] Cf le Journal des débats, Ibid., p. 1.

[19] Cf les extraits de l’audience du 24 février du Conseil de guerre paru dans Le Temps, 27 février 1871.

[20] Ibid.

[21] Ibid

[22] Cf G. Lefrançais, op. cit., p. 98.

[23] le Journal des débats, Ibid.

[24] Ibid.

[25] Jacques-Henry Paradis, op. cit., p. 292.

[26] Paul Baquiast, op. cit., p. 8.

[27] G. Lefrançais, op. cit., pp. 98-99.

[28] Le Rappel, n°510, 5 Novembre 1870.

[29] Ibid.

[30] Paul Baquiast, op. cit.

[31] G. Lefrançais, op. cit., p. 104.

[32] Le Rappel, n° 513, 7 novembre 1870.

[33] Le Rappel, n° 515, 9 novembre 1870.

[34] Jacques-Henry Paradis, op. cit., pp. 336-337.

[35] Le Journal des débats, 11 novembre, p. 1.

[36] Ibid.

[37] Cf par ex Pierre Lévêque, les courants politiques de la Commune de Paris, in La Commune de 1871, ouvrage collectif, publications de l’Université de Saint-Etienne, 2004, p. 34.