Magazine Journal intime

Qui s’y frotte s’y pique

Publié le 16 décembre 2013 par Eric Mccomber
Après avoir passé toute la nuit à faire et refaire un solo de guitare sur un des morceaux du disque que je suis en train d’enregistrer, j’ai fini par sortir marcher dehors dans les brumes vidourloises de l’aube glacée. Le temps de faire le grand tour du Salavès, lorsque j’ai traversé le Pont Neuf, il faisait grand jour, et même presque chaud. J’ai remonté la rue des Combes et j’ai vu que la terrasse du Café du Jardin était inondée de soleil. Je n’ai pas pu résister et j’ai bravé les possibles fâcheux pour m’y attabler.
— Salut le Canazieng ! Aloreuh, c’est qu’elle est, ta belle amoureuse ?
— Mgn. Mhpf.
— Ah, tant mieux ! Que c’est beau, l’amour, heing ? !
J’ai pris place, le visage dans le faisceau, et j’ai attendu les yeux fermés que Ludo m’apporte mon premier café. J’ai enlevé mes gants et posé mes mains à plat sur la table de céramique. La lumière s’est mise au travail tout de suite. Je pouvais sentir les batteries se recharger, les dragons de la déprime quitter les abords de mon château, les grandes nuées noires s’écarter lentement au-dessus de ma vallée desséchée. Enfin, un genre de truc comme ça. Au bout d’un temps indéfini et de très innombrables cafés, des potes sont venus squatter ma table. La plupart étaient des femmes et elles ont immédiatement capté que je n’avais pas trop le moral et ont vite su se taire et profiter du temps. On devait approcher dangereusement des 20c. C’est ainsi dans ce pays, l’hiver. On change de planète entre le croissant et le pastis. Un ancien tombeur devenu l’ombre de son ombre est arrivé. Tout en piquant des gorgées dans mon verre d’eau, il m’a avisé la tronche et s’est esclaffé.
— Tu t’es fait larguer ?!
Il a bien ri. Ça devait lui faire du mal de me voir passer bras-dessus bras-dessous avec ma Pchite Perle. Tant mieux si mon désespoir peut rendre quelqu’un, sinon heureux, du moins encore plus con.
Alors j’ai décidé que je devais retourner marcher un peu. Je me suis levé, j’ai annoncé la couleur, j’ai tiré des pièces de mon petit porte-monnaie. Puis, comme je m’extirpais d’une prison de chaises molles, une amie s’est greffée à mon mouvement et m’a emboîté le pas.
Les dernières maisons sont derrière nous. Nos pas résonnent sur la plaque de fer rouillée du petit pont submersible. Nous sommes dans la garrigue. Je prends à droite, comme toujours, quoi, pour rentrer au village. Elle dit « non », allons à gauche. Ni une ni deux, je suis, pourquoi pas. C’est la fin du monde, anyway.
Nous marchons d’un assez bon pas depuis bientôt une heure. À un moment, nous avons tourné vers une sorte de chemin de bûcherons que nous avons ensuite enfilé. Nous nous enfonçons dans la pierraille, qui monte en murs escarpés de chaque côté de nous. Puis nous parvenons à une crête qui domine une vaste vallée sèche et rude, couverte de ronces, de rochers concassés, de sable durci, de petites plantes musclées et noueuses, qui ressemblent aux autochtones du pays. Belles et dures à la fois. J’ai pris quelques photos. Elle aussi. J’ai dit, comme ça :
— On est où ?
— Mais j’ai pas la moindre idée, moi, je te suis dans ta promenade.
— Je ne suis jamais passé par ici de toute ma vie.
— Mais c’est toi, le Sauvain, moi je suis nouvelle.
— Y a pas si longtemps que je suis dans le coin.
— Ben dis-donc. On est perdus ?
— Euh…
Alors on a décidé de couper à travers la pampa pour se diriger vers la grand route, que nous apercevions au loin. Il ne pouvait s’agir que de la 999 et une fois dessus, nous ne pouvions plus nous perdre. Garrigue, garrigue, garrigue. Puis, petite langue de terre meuble et verdoyante. Puis garrigue encore. Puis jungle. C’est alors que, croyant arriver à la 999, nous tombons nez à nez sur un énorme barrage. En plein milieu des champs et de la forêt.
— Ça doit servir à empêcher les vidourlades.
Notre petit ruisseau, de temps à autres, se fâche. Et parfois inonde jusqu’à Marseille.
— Qui sait  ?
— Je vois pas quoi d’autre.
Ma pote décide qu’il y a un sentier. Nous nous y engageons. Très vite ça devient de la forêt inhospitalière. Comme elle ne sait pas trop marcher dans la nature, elle m’envoie chaque fois ses branches au visage. Je lui laisse un peu d’avance et je reste sur mes gardes, jusqu’à ce qu’à un moment, distrait par la beauté du ciel, où je ne fais pas gaffe. C’est une puissante branche de rosier qui me gifle, emportant un peu de chair, des  lambeaux de ma lèvre inférieure et une partie du bout de mon nez. Ça ne fait pas trop mal, mais je suis assommé un court instant. Ma pote rigole. À partir de là, je saigne abondamment du nez jusqu’à la nuit tombée. Et surtout, je me laisse guider par cette amie qui n’est vraiment pas née avec une boussole entre les oreilles.
Nous escaladons un pan rocheux. Nous descendons dans un ravin. Nous remontons vers une maison isolée qui s’avère entourée de barbelés. Nous reprenons le ravin, nous escaladons à nouveau une paroi. Je fatigue. Le sang n’arrête pas de couler. J’éponge avec mon mouchoir, puis avec une serviette de papier oubliée dans ma poche. Les téléphones ne captent rien, alors pas moyen de se retrouver grâce aux cartes de l’Enterre-net. Ça dure un certain temps. Il fait presque noir. Je reprends mes esprits. Je décide de retrouver le barrage (facile) et de le suivre jusqu’à la 999 (il y a forcément un accès pour l’entretien). La pote hésite, puis me fait confiance.
Une heure plus tard il fait nuit, mais nous sommes de retour à la terrasse. Il n’y a plus personne, si ce n’est un alcoolo qui se tient au bar. Celui-ci me salue gaiement et me demande où est ma belle amoureuse. Je serre les dents et je commande un bière. Je ne bois plus, mais…
J’ai un super produit cicatrisant, chez moi. Mais tu sais quoi, petit ? Je ne m’en servirai pas. Je la veux, cette balafre. J’y tiens. Que ça me serve d’avertissement, de rappel, de barrière à kangourou.
Touch not the cat bot a glove
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