L'Art et la Vie

Publié le 06 février 2014 par Jlk

À propos du dernier roman de Hanif Kureishi, Le dernier mot.

    

La vogue actuelle des biographies d'écrivains va de pair avec la "pipolisation" de la littérature, qui fait de l'auteur, plus ou moins "culte", un personnage  comptant souvent plus que son oeuvre.  

Or le nouveau roman de l'écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi décrit précisément ce phénomène, dont il tire sa substance  à la fois très sérieuse et très drôle. Il y est en effet question d'un jeune scribe approchant la trentaine auquel un éditeur commande la biographie d'un auteur mondialement connu mais un peu sur le déclin, dont la bio en question pourrait redorer le blason.

Le dernier mot est donc le "making of" de cette biographie, combinant le récit des tribulations du jeune biographe débarquant dans la propriété en pleine campagne anglaise où vit le fameux auteur et sa dernière épouse, la plongée dans la vie privée assez mouvementée du grand écrivain réputé pour son caractère de sanglier, mais aussi les frasques personnelles du biographe, pas moins "homme à femmes" que son hôte, et enfin le dernier petit roman d'amour que le vieil écrivain, requinqué, composera après le séjour du jeune homme en faisant de lui, et de sa jeune femme, des  personnages de son cru...

On pense immédiatement à V.S. Naipaul en débarquant, avec le jeune biographe Harry Johnson et son éditeur Rob, dans la propriété de Mamoon Azam. Pour peu qu'on connaisse l'oeuvre de celui-ci, mais aussi, n'était-ce que de réputation, le personnage irascible et redouté, autant qu'admiré, que figure Naipaul, le rapprochement est évident quand bien même Hanif Kureishi s'en défendrait pour la forme. Cela étant, il n'en est pas moins vrai que Mamoon  n'est pas réductible au seul Naipaul, dont certains traits pourraient être aussi ceux d'un Salman Rushdie ou de Kureishi lui-même, entre autres. Au demeurant, ce qui compte ici, comme il en va dans La Recherche de Proust, n'est pas l'identification d'un modèle "réel" mais, bien plutôt, la vérité autonome d'un personnage de fiction dans l'espace "magique" d'un roman où narration et réflexion s'entremêlent.

Ce qu'il faudrait dire en premier lieu, après lecture du Dernier mot, c'est qu'il s'agit d'un roman merveilleusement intéressant et amusant, autant par la justesse de ses observations psychologiques ou sociales que par sa profonde malice pétillant à chaque page. Pour qui connaît le monde des écrivains et de l'édition, et plus précisément ici l'univers de la littérature anglaise actuelle, le régal est particulièrement pimenté. Mais ce roman n'a rien d'une "étude de milieu", qui investit une réalité beaucoup plus large et composite impliquant les rapports entre art et réalité, vie privée et publique, intimité sexuelle et ragots répandus, ainsi de suite.

Lorsqu'il se pointe chez le "Grand Satan" de la littérature anglo-saxonne, Harry, impatient de se faire un nom, est évidemment décidé à percer à jour tous les secrets du "monstre" séducteur. Mais divers obstacles s'opposeront à sa curiosité de quasi paparazzo, à commencer par  le souci farouche de l'épouse de l'écrivain, Liana la lionne italienne, de le régenter afin qu'il s'en tienne à une image flatteuse de Mamoon, lequel, en toute mauvaise foi, s'acharnera lui-même à défendre son honneur.

Mais la vie, modulée par le roman, ne l'entend pas ainsi, qui va bousculer les uns et les autres dans un joyeux désordre, au fil de situations parfois extrêmes où l'on s'assassine le soir avant de se tomber dans les bras le lendemain.

Le dernier mot est alors, également, une façon de roman d'amour  (amour des gens, au sens élargi, autant que de la littérature) où les relations entre hommes et femmes, mais aussi entre un vieux paon et un jeune coq, sans oublier leurs terribles mères et pères respectifs, sont ressaisies avec une fluidité narrative touchant parfois au théâtre par le truchement de superbes dialogues.

Comme chez une Alice Munro, mais ici en version masculine, la sexualité est très présente dans les rapports entre les personnages du roman, où la sensualité le dispute à la tendresse. Pourtant, s'il va jusqu'au bout de l'indiscrétion dans son approche de la vie privée de Mamoon, qui nous vaut la rencontre de personnages féminins remarquablement détaillés dans leurs contrastes, Harry va découvrir que ces extrémités "secrètes" relèvent souvent du mythe au détriment d'une réalité plus riche, plus complexe ou plus banale au contraire - le vrai Mamoon, comme le vrai Proust, étant en outre à chercher dans son oeuvre.

De même  la biographie de Harry, comme il en va des meilleures du genre, dépassant la muflerie anecdotique ou le voyeurisme à seule fin de "scoop", relèvera-t-elle finalement de la littérature et constituera-t-elle bel et bien, sans complaisance pour autant, un hommage à Mamoon Azam, comme le suggèrent aussi bien les dernières lignes de ce très remarquable roman: "Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu'artiste - il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté"...

Hanif Kureishi, Le dernier mot. Traduit de l'anglais par Florence Cabaret. Editions Bourgois, 379p.