José-Flore Tappy, Tombeau par Bernadette Engel-Roux

Publié le 05 septembre 2014 par Angèle Paoli
José-Flore Tappy, Tombeau,
éditions Empreintes, Lausanne, 2013.
Encres de Juan Martínez.


Lecture de Bernadette Engel-Roux

[UN LIVRE À DEUX CENTRES BATTANTS]

Pour que José-Flore Tappy fût l’éditrice de la Correspondance entre Jean Paulhan et Monique Saint-Hélier, mais aussi la personne à qui Philippe Jaccottet confia sa propre Correspondance avec Gustave Roud, puis avec Ungaretti, il fallait qu’elle eût le savoir solide de ceux qui s’aventurent dans la recherche et l’exploration non seulement des textes littéraires mais aussi des zones d’ombre d’un écrivain ou d’un poète que de tout autres textes ont fait connaître. Il fallait que ce savoir s’augmentât de rares qualités de discrétion et de pudeur : l’éditeur de Correspondance(s) est la main invisible qui donne à lire deux voix qui, en un même livre, parlent entre elles. Main invisible qui offre (en pleine page, la sienne en bas) la tresse de deux voix sur le mode majeur en y nouant la sienne (en mineur). Celle qui dirige la partition n’est pas au pupitre. Elle se tient derrière le rideau.
Il fallait aussi qu’à ces qualités rarement réunies de compétence dans la recherche, de dévouement à l’archive, de discrétion et d’élégance, s’ajoutât cette sensibilité particulière qui met en face et dans une vibrante proximité deux poètes entre eux. En confiant à José-Flore Tappy la direction et l’édition de son Œuvre poétique dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), Philippe Jaccottet pouvait être sûr de son choix. Une élection qui, en raison du chantier, ne fut pas seulement un cadeau, ni pour le poète « pléiadé » ni pour celle qui le « pléiadisait ».
José-Flore Tappy, en effet, est poète. Sa réserve mais aussi cet éloignement où nous tenons, depuis la France, les plus belles voix suisses, ne font pas d’elle un poète connu ou lu de l’autre côté du Léman. Pourtant, avant cette étonnante édition, et dans ces années où elle se consacrait aux Correspondance(s), elle a pu faire publier, en Suisse, où elle vit et travaille, plusieurs recueils de poèmes. 1

À la voix réservée, sobre de paroles, des trois premiers volumes assemblés par les soins des éditions Empreintes, à Lausanne, succède celle de Tombeau, d’une tension et d’une violence contenue qui peut surprendre. Comme une constante, ou un pli de voix, la sobriété de paroles est la même. Mais Tombeau, fermé, est dans nos mains comme une dalle, sous les majuscules monumentales de son titre, lettres serrées entre elles jusqu’à la constriction. Coupé en deux syllabes superposées, le mot-titre dessine le graphe d’une flamme noire au-dessus du bûcher de bois noir d’où un crâne calciné, posé sur un plat, tourne vers nous son absence de regard. La page d’avant-titre est, sur ses deux faces, saturée de noir jusqu’à ses bords extrêmes, comme un drap tendu.
Le recueil s’ouvre sur la même tête sans corps, cernée de noir, avant qu’à la onzième page les premiers mots se posent, en grands, très grands caractères plombés. Une typographie réduite à sa dimension courante suffirait à prouver que la sobriété de paroles est la même que dans les recueils précédents. Peu de mots par page mais en caractères si gros, et dans une encre noire si épaisse qu’avant le sens qu’ils enclosent c’est leur violence typographique qui atteint le lecteur. Noir épais sur fond blanc mat, éteint. Peu de mots, si peu de mots que ce sont les mêmes qui se répètent, lorsque la première phrase tient enfin son sens accompli. Comme si une souffrance qui ne peut se dire se confiait à son balbutiement, à son ressassement, à sa répétition étranglée. Ainsi lisons-nous par deux fois :

D’un bord
à l’autre
du bois
qui les
sépare
nos bouches
au parloir
se touchent
presque
inconsolables


répété sous cette forme à peine moins contractée, à peine plus respirante :

D’un bord à l’autre du bois
qui les sépare
nos bouches au parloir
se touchent
presque

inconsolables


Dans le livre, les encres de Juan Martínez : têtes plus souvent crânes, brindilles plus souvent bûchettes, traces d’un pinceau large, n’ont pas fonction d’illustration. Elles sont en très parfait accord avec les mots du texte. On sent ici qu’une suite de poèmes, ou plutôt un seul poème, se déroule en quelques pages, écrit en quelques mois, dans ces zones d’ombre du poète que seul un artiste ami ou complice pouvait conduire à la lumière, en sorte qu’on tient un livre à deux centres battants, comme une partition à quatre mains. Le peintre et le poète ensemble énoncent un même constat :

ici tu es
nulle part

trop grand l’espace
semble flotter


posent une même question :

Où est-il
allé, où
sans emporter sa veste
ni ses clefs ?


partagent la même quête, éprouvent la même errance, que dit la parole de l’un, que peint la main de l’autre. Le poète pourrait dire : j’erre sans fin à la recherche de moi-même (si j’existe…) comme une ancre flottante, et dit :

Chaque jour je pose les pieds
sur ces marches mouvantes


Il n’y a plus de sol sous les pas, quelque chose quelqu’un s’est dérobé qu’aucun mot ni geste ne rendra.

Bernadette Engel-Roux
D.R. Bernadette Engel-Roux
pour Terres de femmes,
21 juin 2014


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1. Les éditions Empreintes ont rassemblé plusieurs recueils en trois livres : Errer mortelle, suivi de Pierre à feu (Collection Poche Poésie, 1995) ; Terre battue, suivi de Lunaires (Collection Poche Poésie, 2005) ; Hangars (2006), avant de publier, en 2013, ce Tombeau, avec des encres de Juan Martínez.




JOSÉ-FLORE TAPPY

Ph. © Yvonne Böhler
Source


■ José-Flore Tappy
sur Terres de femmes

[elle transpire l’humide la verte terre] (poème extrait de Lunaires)
[Qui se penche] (poème extrait de Hangars)
→ [Tandis qu’un nom dans ma tête chantonne] (poème extrait de L’île in Terre battue)

■ Voir aussi ▼
→ (sur culturactif.ch) une fiche bio-bibliographique sur José-Flore Tappy (+ de nombreux poèmes)
→ (sur asymptote) une notice bio-bibliographique (en anglais) de John Taylor sur José-Flore Tappy (+ plusieurs poèmes)
→ (sur Le Courrier) un article de Marc Gueniat sur José-Flore Tappy (au lendemain de la remise du Prix Schiller)

■ Autres notes de lecture de Bernadette Engel-Roux
sur Terres de femmes

→ Jean-Claude Pirotte, À Saint-Léger | suis réfugié
→ Jean-Loup Trassard, Causement




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