22 septembre 1882 | Christian Garcin, « Journal d’Augustin Hyades »

Publié le 22 septembre 2014 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


22 septembre

Nous voici arrivés à destination : la baie Orange, au sud de l’île Hoste, face à l’île Grevy et, plus loin, à l’île Navarino, à quelques kilomètres du faux cap Horn. L’endroit est particulièrement aride et désolé, lavé par les pluies incessantes m’avait-on dit. Mais aujourd’hui, par chance, il ne pleut pas. Et il y a plus d’arbres que je ne l’imaginais, quoique pas immédiatement autour de l’endroit où nous établirons le campement. Le ciel cependant est bas et lourd. La baie est étroite. De faibles collines plus ou moins pelées s’étagent au nord. A l’ouest elles sont un peu plus hautes et recouvertes de forêts. Au loin, vers le nord-ouest, on aperçoit des montagnes massives et pointues, couvertes de glaciers. Tout autour de nous la végétation est maigre : des buissons, quelques arbustes rabougris, beaucoup d’épineux. Des lichens. Mais un peu plus loin, les arbres abondent jusqu’au rivage. Un ruisseau qui descend des collines se trouve bordé de joncs et entouré de quelques marécages. Tout est gris, vert, immense et froid.

Je me demande comment des hommes peuvent survivre dans un environnement si hostile. Trois peuplades pourtant se partagent tout l’archipel situé au sud du détroit de Magellan, dont on m’assure que chacune possède des coutumes et un langage particuliers. Il y a les Onas, qui habitent la Grande Terre de Feu. Ce sont de véritables géants, dit-on. Il est difficile de les voir tant ils sont sauvages. Au demeurant ils s’aventurent très peu près des côtes. Ensuite les Alakalufs, établis dans l’ouest et le nord-ouest. Ils se déplacent en pirogues dans la myriade d’îles et de péninsules qui forment la côte occidentale. Ils sont très craintifs parait-il. Enfin les Yahgans, du nom que leur a donné un pasteur anglais établi sur la rive nord du canal de Beagle depuis une vingtaine d’années. Auparavant on les appelait Tekeenikas. Ce sont aussi des marins. Ils occupent les îles du sud, jusqu’au cap Horn, donc précisément la région où nous sommes. Mon projet est d’entrer en contact avec eux, les photographier et recenser le maximum d’informations à leur sujet, autant que faire se peut. Pour cela nous avons un de nos hommes, que l’on appelle Jack quoique ce ne soit pas son vrai nom (que j’ignore, mais il est français, il s’appelle donc peut-être Jacques) : il est déjà venu en Terre de Feu, y est resté longtemps (là aussi, j’ignore quand et pourquoi), il connaît les Indiens et parle leur langue. Il a un bras raide, consécutivement à une blessure reçue lorsqu’il était enfant, dit-il.

Dès que nous accostons chacun se met au travail. La priorité est de construire assez vite des baraques d’habitation et des abris pour les télescopes et tous les instruments avec les planches, les tôles ondulées, les fenêtres et les poutres que nous avons transportées sur La Romanche.

Christian Garcin, « Journal d’Augustin Hyades (extraits), septembre 1882-janvier 1883 » in Selon Vincent, Éditions Stock, 2014, pp. 142-143.



CHRISTIAN GARCIN


■ Christian Garcin
sur Terres de femmes

La Piste mongole (lecture d’AP)

■ Voir aussi ▼

→ (sur le site des Éditions Stock) la page de l'éditeur sur Selon Vincent
→ (sur le site des Éditions Verdier) une notice bio-bibliographique sur Christian Garcin




Retour au répertoire du numéro de septembre 2014
Retour à l’ index de l’éphéméride culturelle
Retour à l’ index des auteurs

» Retour Incipit de Terres de femmes