Mémoire vive (56)

Publié le 18 novembre 2014 par Jlk

Venezia, Campo Santo Stefano, martedì 18 novembre.-  Les putains de pigeons n'en finissaient pas de me harceler, ce matin, sur la terrasse ventée où je recopiais à la main les trente premières pages de mon roman, quand les jungle bells de mon Samsung Galaxy III et son écran à l'effigie de Lady L. m'ont annoncé un appel de Max le Bantou en partance de Geneva Airport destination Montréal où il est invité d'honneur du Salon du Livre aux côtés de Miss Pancol, excuse du peu partenaire ! Or ça m'a fait très plaisir d'entendre la voix de mon poulain alors que j'avais justement, sur ma table, La Trinité bantoue que je m'étais promis de relire ces jours. Le Maxou voulait un dernier conseil de son vieux parrain avant de débarquer chez nos cousins Ricains francophones, et je me suis contenté de lui dire de rester juste comme sa mère le lui a appris, et quand il m'a dit que, prié de choisir un livre seoln son coeur pour en parler à une table ronde du Salon, ce serait Aline de Ramuz, je n'ai pas été autrement surpris. Ce vrai petit chef-d'oeuvre, inconnu de la plupart des lecteurs de France et même de Navarre, est en effet le premier livre que j'ai conseillé à Max Lobe après que nous avons fait connaissance, non par chauvinisme romand mais parce que c'est une pure tragédie de toujours et de partout au même titre que la Douce de Dostoïevski ou la Mouchette de Bernanos, après quoi Maxou m'a filé le formidable film sénégalais tiré par Djibril Diop Mambéty de La visite de la vieille dame de Dürrenmatt, et ce fut ainsi le début d'une suite d'échanges vivifiants entre nous, scellant une belle et bonne amitié jamais empêchée par les quarante ans d'écart de nos âges. De sa génération, et  sûrement du fait qu'il porte plusieurs lourds fardeaux en lui en dépit de sa dégaine de lutin toujours malicieux, Max est le jeune écrivain actuel, en francophonie, qui m'intéresse le plus, à la fois par sa façon très sérieuse (quoique très légère en apparence) de prendre en compte la vie des gens et par son travail de conteur et de musicien de la langue ou plus exactement: des langues qu'il triture et recompose. Ses livres ne sont pas de ceux qui en jettent pour la galerie: ils disent le vrai en douceur, mais aussi en douleur.  

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En reprenant la lecture de La Trinité bantoue, dont le titre fait allusion à trois instances divines de la cuture camerounaise (le Créateur Nzambé, Elômlombi le dieu des esprits qui plânent sur nos âmes, et les Bankôko figurant nos ancêtres), je me suis rappelé les deux témoignages également révélateurs du prêtre ami de Pasolini et de l'interprète de Jésus, quarante ans après le tournage de L'Evangile selon Matteo, à propos des rapports très particuliers entretenus par l'écrivain-cinéaste avec la religion chrétienne, le Christ ou l'Eglise. Pour son ami prêtre, il est impensable que Pasolini soit réellement mécréant, contrairement à ce qu'il a dit aux journalistes. Or Pasolini le lui a dit clairement aussi: que les journalistes ne devraient pas poser certaines questions. De la même façon, il semble impensable que le jeune Catalan engagé par Pasolini pour incarner le Christ, militant anti-franquiste de 19 ans  qui n'avait aucune envie de jouer cette comédie, ait vécu cette expérience sans y engager de son âme. À vrai dire, tous les visages apparaissant dans le Vangolo secondo Matteo semblent touchés par la grâce, à l'opposé diamétral des romances hollywoodiennes avec Jésus blonds aux aisselles épilées.

Je ne crois pas que Max le Bantou ait vu le film de Pasolini, mais ce que je vois,dans un contexte social et culturel complètement différent, c'est que son attention aux gens, sous couvert d'enjouement, est bien plus engagée en réalité que la comédie démagogique de tant de nos contemporains se la jouant amis-amis des damnés de la terre. C'est affaire à la fois d'honnêteté et de bonté, je crois.  

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À fines-fines touches,mais j'y reviendrai bien plus en détail, Max Lobe décrit, dans La Trinité bantoue, les tribulations d'un jeune Camerounais à Genève, dipômé de ceci et cela mais chômeur, partageant la vie d'un jeune étudiant sans le sou quoique de bonne famille grisonne, et bientôt confronté à la grave maladie de sa mère qui va venir en Suisse se faire soigner. Tout cela paraît d'une banalité complète, et pourtant ce petit roman va plus profond et durement, dans la plaie actuelle, que maints "témoignages accablants". Sans forcer le ton, comme son premier roman (39, rue de Berne) l'évitait juste, le Bantou a entrepris de dire ce qui est comme c'est, avec honnêteté, bonté et colère. Il faut lire et relire son évocation d'une salle d'attente d'office de chômage, au moment où un paumé, sortant de chez sa conseillère, pète les plombs et le miroir qu'il y a là, qui n'a fait que lui renvoyer son image. 

Lorsque Max m'a rejoint à l'aéroport de Geneve, il y a deux ans de ça, pour nous embarquer à destination de Lubumbasi, où nous allions représenter la Suisse (yes, sir), sa mère venait de l'appeler pour s'assurer qu'il avait emporté La Parole. Et Max de rigoler. Et, dans La Trinité bantoue, de faire dire à son protagoniste: "Nzambé n'a fait qu'ébaucher l'homme. C'est ici là sur terre que chacun se créé lui-même"... 

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Dans son pamphlet contre Venise, Régis Debray prétend qu'en cette ville pleine d'églises et de cloches il n'y a plus aucune trace de vraie religion. Je ne sais pas. En trois jours seulement, malgré les masques et les processions un peu hagardes de sectateurs du matérialisme le plus décervelé, aux lieux d'afflux, j'ai vu quand même, sur les places, dans les cafés et le long des ruelles, quantité de visages. Ceux de L'Evangile selon saint Matthieu de Pasolini semblent d'une pureté parfaite, mais rien à voir avec l'esthétique sulpicienne. Pasolini avait en lui cette lumière et il a reflété la beauté du visage humain.Mais  Le Christ de dix-neuf ans était un militant anti-fasciste athée pur et dur. Pasolini se disait lui-même agnostique. Sa mère (incarnant la vierge vieille) était une enseignante pas vraiment bigote. Parm les apôtres figuraient un certain Giorgio Agamben et un certain Enzo Siciliano. Elsa Morante la rebelle a choisi la musique inoubliable de ce film.Tout ça n'est pas très catholique mais Dieu et Nzambé apprécieront si l'Evangile dit vrai...