Jeudi 17 février, tout est calme à l’aître Saint Maclou. Le contraire serait d’ailleurs surprenant : c’est un cimetière. Et même un cimetière abandonné : au vu du renchérissement des loyers, même les morts ont préféré déménager. Il ne reste donc plus, dans la cour planté de platanes, qu’un pigeon et Jean-André.Comme Jean-André ne se chargera pas de vous présenter l’aître Saint Maclou, il faut bien que je le fasse moi-même. Information primordiale : l’aître se trouve à Rouen ; il est donc assez peu fréquent qu’il y fasse un temps radieux au mois de février, et c’est justement ce qui devrait inquiéter Jean-André ; mais il est bien trop occupé à compulser ses vieilles paperasses pour se préoccuper de météorologie.Aître, ensuite. Voilà bien un mot qu’on n’a jamais vu. Encore un de ces vocables abscons, du genre palingénésie et héliocentrique, qui sortent d’on ne sait où et y retournent bien vite. Aître. En plus c’est en deux syllabes. Ça sent le soufre.De fait, aître, terme du vieux français, dérive du latin atrium, qui désigne, vous le savez tous, une cour dans une maison romaine. L’équivalent d’un patio, en somme, ou de la courette où vous entreposez vos plantes vertes. Mais dans cette acception particulière, cela désigne un cimetière accolé à une église, et où, en lieu et place de plantes vertes et de jouets pour chiens, vous pourrez balancer les os de vos vieux parents après une épidémie de typhus.L’existence de l’aître Saint Maclou découle très naturellement de la Grande Peste de 1348, qui a libéré un grand nombre de logements individuels dans le quartier. Les fosses communes ne suffisant plus, et les épidémies tendant à se succéder, un urbaniste entreprenant entama la construction de ce complexe mortuaire où les trépassés étaient accueillis dans une véritable prolifération décorative.
Jean-André se hâte de lui annoncer la bonne nouvelle :« J’ai retrouvé ton Antoine ! Enfin, pas lui, il est mort, mais son descendant. »Le chat s’étire de tous ses muscles atrophiés. « Ah oui ? Tu as fait vite. Je n’étais pas si pressé. »« Tu ne vas pas le chercher ? Je croyais que tu avais un compte à régler. »« Antoine ? Bah, tu m’as dit qu’il était mort. Tu sais que ton canapé est très confortable ? »Jean-André se trouble légèrement.« Tu veux dire qu’en étant mort, tu apprécies les canapés ? »« Mais bien sûr ! Décidément, un coup on me discrimine parce que je suis noir, l’autre coup c’est parce que je suis mort ! Il faut arrêter ça ! Au fait, c’était à toi, le gros chien bête ? Ben, il est parti. »« Mais on fait quoi alors ? »« Rien. On ne fait rien. Tu ne devrais pas retourner au travail ? »Jean-André hésite un moment. Christine n’avait pas dit qu’elle sentait parfois des présences dans la maison ?
Bon, ben, va pour la créature démoniaque, alors.