Vous tous, lecteurs, avez suivi des cours de littérature – ces fameux cours de « français », qui portent si bien leur nom, puisqu’on n’y apprend pas le français, mais un sabir douteux à base d’hétérodiégèse et de schéma actantiel.Je ne sais quel souvenir vous en avez gardé. Si vous avez passé votre bachot avant 1962, vous êtes sans doute mélancolique. Sinon, il est possible que vous soyez un peu aigri, comme ces innombrables traumatisés de l’école que je rencontre dans mes activités quotidiennes (courses, dépannage de chaudière, voyages en Alsace etc) :« Vous êtes prof de français ? Qu’est-ce que j’ai pu détester ça ! »[Je me permettrai ici une petite digression : le métier d’enseignant attire, on ne sait pourquoi, toutes sortes de commentaires hautement assertifs. Je me vois mal dire à mon banquier : « Vous trafiquez de l’argent ? J’ai toujours détesté les usuriers ! » Mais comme on a peu de souvenirs de son banquier antérieurs à l’âge adulte on a sans doute moins de choses à exorciser.]En tout cas, vous tous qui avez détesté les cours de français, je tiens à vous le dire : JE VOUS COMPRENDS.Parce que si j’étais à votre place, je détesterais aussi.
Soyons clair : l’enseignement de la littérature dans le secondaire est en voie de délabrement. L’agrégé de base, fier de son savoir, rallie les officines de droite, « Sauvons les Lettres » et compagnie. Mais au fond, pourquoi les sauver ? Que nous apportent-elles, exactement ?Lorsque j’ai entamé, vers 22 ans, l’étude exclusive de cette discipline, je me la représentais ainsi : nous allions nous servir des textes littéraires pour mieux comprendre les enjeux contemporains. Une sorte de propédeutique au cours de philosophie, en somme. Et puis au passage, nous allions apprendre quelques beaux poèmes, dont on pourrait se rappeler, à l’automne de notre vie, en randonnant dans la forêt de Brocéliande.Bon, ben, en gros, autant le dire tout de suite : c’est pas ça. Et la réalité est même carrément naze. Je vais tenter, dans ces quelques pages, de déterminer pourquoi.
La littérature, c’est surtout un privilège de classeBien sûr, il y a encore des lecteurs en France. Pas beaucoup, mais il y en a. Mais curieusement, ils ne lisent pas Proust ! Le plaisir de la lecture, ce n’est pas une chose qui s’apprend à l’école. On trouve des livres chez soi, on les lit, point. L’ouvrage recommandé par la prof éveille plutôt des remarques du type : « C’est nul », « C’est écrit en vieux français » (= Daniel Pennac), « Ça va nous servir à quoi ? » (À rien, Dugland, à rien. Mais tes photos de soirée sur Facebook ça ne sert pas à grand-chose non plus.)D’ailleurs, il y a un principe qui m’éblouit chaque jour de plus en plus dans cette profession. Nous constatons que nos élèves ne savent presque plus lire, que certains n’ont jamais tenu un livre – même Fantômette,même Oui-Oui et les champignons magiques– entre leurs mains. Il est même possible que cela ait un rapport avec le niveau d’orthographe proprement délirant qu’ils exhibent en Terminale. Peut-être pourrions-nous ménager des horaires dans l’emploi du temps où leur faire découvrir la littérature jeunesse, qu’ils exploreraient sans doute avec plus de plaisir que Stendhal et Marivaux ? MAIS NON, SURTOUT PAS ! Cette suggestion, prononcée devant un agrégé, lui fait tordre la bouche. Le professeur sait, il ordonne. Nos demi-illettrés liront donc Chateaubriand.
Un enseignement scolastique fondé sur l’abrutissementMalgré vos efforts redoublés, Ludivine n’a toujours pas compris un mot au premier chapitre de La Chartreuse de Parme.Le bac approche à grands pas : comment la sortir d’affaire, et vous avec ? Parce que, rappelons-le, si Ludivine se paye 4/20 à l’issue de sa séance de vision personnelle du texte, vous aurez sa famille et le rectorat sur le dos.Au terme d’une première année de désespoir, vous vous résoudrez, et leur direz ce qui suit :« Non non, ne vous inquiétez pas, vous n’aurez pas besoin de formuler une problématique vous-mêmes (= délivrer une vision personnelle du texte), ni de construire un plan. J’ai bien compris, c’est trop dur. J’ai la solution pour vous ! »Surgit le gros paquet de polycopiés avec l’explication du texte, à apprendre mot pour mot. Ça, c’est dans le cas où vous auriez souhaité consacrer les séances à une explication orale, pour que vos mignons aient au moins compris, avant d’entamer le bachotage absurde de leur poly, qu’ « amant » chez Corneille ne veut pas dire « partouzeur », et qu’un alexandrin ne se lit pas comme du slam.Ce qui ne leur servira pas à grand-chose non plus, soit dit en passant.Vous pouvez aussi opter pour l’option ZEP : consacrer tous vos cours à une dictée harassante de votre explication de texte, en précisant mécaniquement le passage de l’argument à l’exemple, de l’exemple au procédé, du procédé à son explication. Si vous ne vous êtes pas pendu à la fin de l’année, c’est que vous êtes fait pour ce métier.L’intérêt de cette méthode ? Supprimer tout espace de parole. Sinistre, me direz-vous ? Pas du tout. L’espace de parole, en classe, est rarement consacré à des débats utiles. Il se mue en brouhaha beuglant, et aboutit quasi mathématiquement, même si le professeur n’est pas intervenu une fois dans l’évolution brouillonne des débats, à une remise en cause de son autorité, de ses compétences et de la légitimité de sa matière à figurer dans les programmes du lycée.On finit par donc par admettre que le bon vieux matraquage (« Alors on entame le point 2.1.a ») à l’ancienne n’a pas perdu de sa pertinence, et on sanctionne tout élève qui ouvrirait sa gueule hors de propos. Le bon professeur, c’est celui qui a le silence.
Un déluge inepte de problématiques formalistesSomme toute, quand on y réfléchit, la littérature ça parle quand même de pas mal de choses. D’amour, de désespoir, de rencontres, de politique, de deuil, de guerre, de découvertes scientifiques, de fidélité, de trahison, de magie, de courtoisie, du temps, de la mort, d’agriculture, d’orgueil et d’humilité, de Paris et de Châteauroux, de vin, de cidre, de bière, de jus d’abricot, de jardins et de HLM, de Napoléon, du duc de Nemours, du maire de Paris, et j’en passe.On pourrait parler de tout cela.Ou bien on pourrait se focaliser sur des thèmes de réflexion ô combien plus enthousiasmants : la règle des trois unités par exemple.Vous vous rappelez, la règle des trois unités ? Comme on vous l’a fait apprendre par cœur ?Très pratique, maintenant que vous êtes un dramaturge du XVIIème siècle ! (ou un dramaturge tout court. Je me demande combien de mes élèves sont de futurs dramaturges. Et surtout combien ont appris leur art en cours de français.)Je me retrouve donc à interroger des candidats sur des séquences aussi fascinantes que « Formes et fonctions de la scène d’exposition. »On aurait pu parler de relations humaines, mais à la place on va parler de la scène d’exposition. Donc au XVIIème siècle elle respecte la règle des trois unités, et au XXème non.
Parce que oui, au fait, je n’en ai peut-être pas parlé : entre l’anaphore, l’épanorthose et la scène d’exposition, quand est-ce qu’on parle de valeurs, de morale, qu’on développe ce fameux esprit critique dont on parle tant ?Jamais.Evoquer les attentats en classe ? « Ça n’est pas ma mission. »
[1]Je n’invente rien. Ces exemples reflètent des situations vécues ces dernières années – qui ne concernent, Dieu merci, pas tous les enseignants… [2] Cf. la page Fiches de lecture : Paul Veyne, Histoire de la vie privée, tome 1. [3]Scène de Thérèse Raquin, roman de Zola qui a acquis le statut enviable de tarte à la crème pour la classe de 2nde. [4] Epreuve Anticipée de Français, le fameux Bac de français.