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Estelle Fenzy, Sans par Angèle Paoli

Publié le 24 août 2015 par Angèle Paoli


LA VIE FRAGILE LA MORT-DOULEUR

epuis qu'elle est entrée en écriture, Estelle Fenzy offre ses mots à son père. Père malade - Chut (le monstre dort), Éditions de La Part Commune, 2015 - puis défunt - Sans. Écrire pour " entrer en résistance " ? Écrire pour exorciser la douleur de l'incompréhensible ? Sans nul doute, mais aussi pour maintenir vivant le lien indéfectible qui lie la poète à ce père - " veilleur de corolles guetteur d'été " - qu'elle chérit et qui s'en est allé.

Tombeau, alors, la petite suite de Sans ? Tombeau littéraire ? À peine. Tant la poète a le souci de rester au plus proche de sa douleur, sans chercher à s'immiscer en littérature. Refus, même, de tout ce qui pourrait paraître excessif, théâtral, invasif.

" Nul besoin de pleureuses en habit de gala corps tordu dans le cri peine muette dehors dedans à moduler son chant ", peut-on lire sous sa plume en page 5.

Mais " tombeau " tout de même au sens de tombe où sont ensevelis les morts. Tombeau-métaphore du cœur des vivants. L'image est explicitement suggérée par la référence à Tacite mise en épigraphe du petit opus :

" Le vrai tombeau des morts est le cœur des vivants " (La Germanie).

Celui de la poète, " cœur cogné " et cœur " tordu ". Tombeau à vif. Tombeau vivant de ce moment unique construit sur le fil du passage de la vie à la mort. Seuil vibrant de la résurgence des souvenirs. Les plus anciens liés à l'enfance, malmenée au moment de perdre le père, soudain lacérée en lambeaux ; les autres noués aux derniers gestes accomplis auprès du mourant, à son corps décharné à son sourire et à ses mots - " Reste près de moi " -, à tous ces infimes détails, ces bruits et ces riens, attachés à la vie précaire des ultimes instants partagés. Avant que ne survienne la séparation. Dès lors, dès ce moment où tout soudain bascule, surgit le " sans ". Et le " faire sans ".

Aux questions qui taraudaient initialement la jeune femme - " Est-ce toi cette silhouette chiffonnée allumettes sous le drap ce visage épuisé creusé comme aspiré de l'intérieur " - se substituent d'autres questionnements implicites. Comment faire sans le père ? Comment continuer sans lui, comment poursuivre avec cette absence qui-cogne-au-cœur-et-au-corps ? Autant d'épreuves qu'il faut affronter sans pouvoir trouver de réponse. Alors, attendre la nuit dans l'espoir que son sourire d'avant visite la dormeuse dans ses rêves. Et puis " bricoler ". " Bricoler " avec la blessure laissée béante, s'en remettre à la montagne nourricière de l'enfance et à ses promesses de " mousse pierre aiguille ". Bricoler avec la mort, à laquelle il est difficile de se résigner et de croire, et qui pourtant s'insinue jusque dans le langage poétique, le déstabilise et le déconstruit :

" Que jamais tu mort ".

Mais contre la mort, contre la béance qu'elle ouvre, toutes les tentatives de contournement ou d'apprivoisement s'avèrent vaines. Entre l'avant- et l'après-, l'apparent " rien n'a changé " s'ancre dans sa force illusoire. Père en allé, il faut apprivoiser l'avenir et ses forces nourries de férocités, pages habitées de " bêtes furieuses " au nom imprononçable. Mais demeure en amont l'image de l'oiseau, hésitante mais belle, qui porte en elle, vibratile et apaisante, cette " âme qui déjà s'envolait ".

Sous la sobriété des mots de Sans, l'extrême retenue d'Estelle Fenzy vibre de tendresse pour dire la vie fragile la mort-douleur.


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