Dysmorphie corporelle… La chirurgie n’était pas une solution (traduction).

Publié le 22 décembre 2015 par Hesperide @IsaBauthian

Article original de Reid Ewing, publié le 19 novembre 2015 sur le site américain du Huffington Post.

AVERTISSEMENTS DE LA TRADUCTRICE (c’est moi) :

  • Cet article mentionne des abus médicaux. Il n’y a pas de description crue et anatomique des procédures chirurgicales, mais si vous n’êtes pas à l’aise avec le sujet, la lecture peut s’avérer psychologiquement difficile. Vous êtes prévenus.
  • Ce témoignage fait référence à des faits s’étant déroulés aux États-Unis. La loi française est bien plus protectrice des patients (par exemple, on ne rigole pas avec le délai de réflexion, et vous ne verrez pas un chirurgien faire sa pub à la téloche, en tout cas pas aussi directement).
  • L’article original s’accompagne d’un lien vers une association d’aide aux personnes souffrant de troubles anxieux et dépressifs comme la dysmorphie corporelle. Je ne trouve pas de structure équivalente en francophonie. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à me les signaler.

Un peu de contexte : Reid Ewing est un acteur américain. Il joue notamment un personnage récurrent de la série Modern Family, qui est un peu LA sitcom US du moment. Il a maintenant 27 ans.

La dysmorphie corporelle est un trouble psychiatrique qui se caractérise par une obsession pathologique de son apparence. En ce qui me concerne, rien d’autre n’avait d’importance à mes yeux. Jeune acteur, je venais de débarquer à Los Angeles, presque, voir totalement, sans amis. Je passais mon temps assis dans mon appartement, à me prendre en photo sous tous les angles et à analyser chaque détail de mon visage.

Un jour, après quelques années à ce rythme, j’ai décidé de passer le cap de la chirurgie esthétique. Je me disais : « Personne n’a le droit d’être aussi laid, c’est inacceptable ».

En 2008, j’avais 19 ans, et j’ai pris mon premier rendez-vous avec un chirurgien. Je croyais sincèrement qu’une seule intervention suffirait pour me donner la tête de Brad Pitt.

J’ai expliqué au docteur pourquoi je pensais avoir besoin de me faire refaire le visage, lui précisant que j’étais acteur. Il m’a répondu qu’en effet, pour le bien de ma carrière, c’était nécessaire. Il a ensuite rapidement opté pour de larges implants au niveau des joues et, quelques semaines plus tard, j’étais sur la table d’opération. Pendant qu’on m’administrait l’anesthésique, le chirurgien m’a parlé, mais l’empathie qu’il avait manifestée lors de la consultation avait disparu. Son ton était sec, il ignorait mes inquiétudes, et s’est mis à bavarder avec son équipe pendant que je perdais connaissance.

Je me suis réveillé en larmes, en hurlant de douleur. Le docteur n’arrêtait pas me dire de me calmer, mais j’en étais incapable. J’arrivais seulement à crier, et son équipe et lui luttaient manifestement pour se retenir de rire.

On avait oublié de me mentionner un détail : je devais porter un masque facial durant 15 jours. Horrifié à l’idée que quelqu’un puisse découvrir ce que j’avais fait, j’ai embarqué mon chien et quelques affaires, et quitté Los Angeles pour Joshua Tree [Parc naturel californien, NDT]. Sur la route, je me suis trompé de chemin et me suis arrêté à une station-service, au milieu de la nuit. L’endroit était fermé, mais il y avait quelqu’un à l’intérieur. Bien conscient de mon apparence singulière, j’ai toqué doucement à la fenêtre du magasin, m’efforçant de prendre l’air le moins menaçant possible. Quand le propriétaire m’a vu, il a reculé, terrifié, et s’est jeté sur le téléphone pour appeler (je suppose) la police. J’ai couru jusqu’à ma voiture et quitté l’endroit.

J’ai passé les deux semaines suivantes dans un hôtel, défoncé à l’hydrocodone. Quand le temps est venu de retirer les bandages, le résultat ne ressemblait en rien à ce que j’avais imaginé. Je n’aurais jamais pu trouver une fausse excuse pour expliquer à quel point mon visage était enflé, et j’ai donc décidé de me cacher encore une semaine dans mon appartement de Los Angeles, le temps que les dégâts se résorbent.

Sur la route du retour, une policière m’a arrêté pour un feu arrière cassé. Lorsqu’elle est parvenue à hauteur de ma vitre, nous nous sommes regardés avec une confusion mutuelle. Elle m’a demandé ce qui était arrivé à mon visage et j’ai répondu que j’avais eu un accident de voiture. Elle est retournée à son véhicule, est revenue avec un Polaroid et m’a pris en photo. Elle est ensuite repartie, presque sans un mot, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer qu’une fois de retour à son commissariat, elle allait montrer le cliché à tout le monde, et qu’un jour, il referait surface et démolirait ma carrière.

Quand mon visage désenfla enfin, le résultat était catastrophique. La moitié inférieure de mes joues était creuse comme celle d’un cadavre, ce qui était quelque peu en contradiction avec ce que l’on est en droit d’attendre d’un implant de joue. On aurait plutôt dit qu’on m’avait greffé des pommettes.

Je suis retourné voir le médecin, en panique, plusieurs fois d’affilée, mais, durant six mois, il a refusé de me réopérer, affirmant que je finirais par m’habituer aux changements. Il n’était pas question de laisser qui que ce soit me voir dans cet état, et je me suis donc complètement isolé. Les gens me dévisageaient à chaque fois que je mettais le nez dehors et, lorsque j’allais chez mes parents, ils pensaient que j’étais malade.

Incapable de vivre ainsi, je suis parti en quête d’un autre médecin. Celui sur lequel je suis tombé était encore moins qualifié, mais je m’en fichais ; je voulais juste en finir. Je lui ai raconté mon histoire, et il m’a proposé un implant du menton. Je lui ai demandé si cela arrangerait mon visage cadavérique, ce à quoi il a répondu que je serai si content du résultat que cette question n’aurait plus d’importance. Le jour-même, il me conduisait à son bureau et m’opérait.

Comme la première fois, il m’a fallu me cacher durant ma convalescence. Mais, après seulement quelques jours, je me suis rendu compte que je pouvais déplacer l’implant de droite à gauche, simplement en touchant ma peau. Je me suis précipité chez le chirurgien, qui a reconnu son erreur et m’a de nouveau opéré. Après quoi, il est resté à mes côtés, le temps que l’anesthésie se dissipe et que je sois en état de conduire jusqu’à chez moi. Nous avons discuté à cœur ouvert, et il m’a avoué qu’il avait des difficultés à garder son cabinet, à cause des nombreux procès.

J’avais 20 ans. Pendant encore deux ans, j’ai subi plusieurs interventions, avec deux autres docteurs. Chaque opération posait de nouveaux problèmes, que je devais régler avec la suivante. Une situation bien connue de tous ceux qui enchaînent les ratés chirurgicaux. L’argent n’était pas un réel souci, car ces interventions ne sont pas aussi chèques qu’on l’imagine. La médecine esthétique actuelle obéit à un modèle économique nouveau : facturer moins, opérer plus. J’ai utilisé ce que je gagnais en jouant la comédie et, lorsque j’étais vraiment désespéré, emprunté le reste à mes parents et à ma grand-mère.

Tout ceci s’est produit en grande partie pendant que je travaillais sur Modern Family. Les tournages eux-mêmes avaient généralement lieu aux moments où je faisais retirer mes nombreux implants. Je recourais alors plutôt à des injections ou des transpositions de tissus graisseux, qui rendaient les changements sur mon visage moins frappants. Ces procédures ont des effets limités dans le temps, et ne valent pas ce qu’elles coûtent.

Début 2012, l’isolement, le secret, la dépression et le dégoût de moi-même n’étaient plus supportables. Même si j’étais toujours extrêmement fragile quant à mon apparence, j’ai décidé de ne plus jamais avoir recours à la chirurgie. Il m’a fallu six mois pour être capable d’accepter de simples regards sur ma personne.

Aucun des quatre docteurs m’ayant opéré n’avait mis en place d’entretiens psychologiques avec leurs patients. On m’a juste demandé si j’avais des antécédents dépressifs. Quand je répondais que oui, la discussion s’arrêtait là. Mes troubles alimentaires, et les cas de troubles obsessionnels compulsifs dans ma famille n’ont jamais été abordés. Aucun médecin ne m’a orienté vers un psychologue alors que mon problème n’était, de toute évidence, pas esthétique. Aucun ne m’a mis en garde contre les risques d’addiction.

Les personnes souffrant de dysmorphie corporelle sont souvent sujettes à l’addiction à la chirurgie esthétique. Jouer avec son apparence, tout en consommant de grandes quantités d’analgésiques, est une expérience hautement addictive. Ce problème est rarement pris au sérieux, à cause de la honte qui accompagne ces interventions. Le secret entourant la chirurgie esthétique empêche de mettre en lumière les pratiques contraires à l’éthique de beaucoup de médecins. J’ai le sentiment que, la plupart du temps, les gens se tournent vers la chirurgie dans l’espoir d’être acceptés, et finissent par se marginaliser encore plus. Et les récits sur les transformations chirurgicales sont rarement abordés de ce point de vue.

Peu de temps après avoir décidé de cesser les interventions, j’ai revu le premier docteur que j’avais rencontré à un talk-show, puis dans un article de magazine. Il donnait des trucs et astuces pour les personnes désirant se faire opérer. J’écris cet article en espérant contrecarrer son influence. Avant de décider de changer votre visage, vous devriez vous demander si les choses à réparer ne sont pas dans votre tête.

La chirurgie esthétique n’est pas toujours mauvaise. Elle peut être d’une grande aide pour les personnes qui en ont vraiment besoin. Mais c’est une occupation désastreuse, qui vous bouffera jusqu’à ce que vous ayez perdu toute joie et toute estime de vous-même. J’aimerais pouvoir revenir en arrière et annuler toutes ces interventions. Je réalise, maintenant, n’avoir jamais eu le moindre problème physique, et le moindre besoin de changer mon apparence.