Austerlitz à Bruxelles (ou le dossier B)

Publié le 19 novembre 2015 par Les Alluvions.com


Un film adapté d'Austerlitz, le chef d’œuvre et ultime roman de W.G. Sebald, j'attendais cela avec la plus grande curiosité, d'autant plus que l'inconscient qui s'était risqué dans cette entreprise a priori impensable tellement le livre échappe aux canons de la narration classique, n'était autre que Stan Neumann, auteur, avec Richard Copans, de la passionnante série Architectures dont j'avais suivi maints épisodes sur le petit écran.
L'architecture joue d'ailleurs un grand rôle dans cette histoire, comme en témoigne lui-même le cinéaste : "J’ai ouvert un livre, Austerlitz de W.G. Sebald. J’y ai rencontré Jacques Austerlitz, photographe amateur, collectionneur compulsif de toutes sortes d’images, historien d’art aux idées singulières obsédé par l’architecture monumentale du 19e siècle. Je l’ai suivi de page en page, d’Anvers à Londres, de Paris à Marienbad, de Prague au Ghetto de Terezin, à la recherche du secret enfoui de son enfance. J’ai cherché mon chemin dans le labyrinthe de son récit, ses mots et ses images en trompe l’œil, cette fiction faite de fragments bruts arrachés au réel. Guidé par la certitude, totalement absurde, que ce livre n’avait été écrit que pour moi."
D'emblée, j'ai été fasciné par ce film, d'autant plus que, très vite, m'apparut, brandie par Denis Lavant interprétant (avec quelle présence) Jacques Austerlitz, une carte postale représentant le Palais de Justice de Bruxelles, ce terrifiant édifice dominant le quartier des Marolles que j'évoquais dans un post récent. L'extrait de deux minutes sur le site d'Arte s'affiche même sur ce plan précis (alors que l'extrait se déroule en fait à Londres).

Ma lecture de Sebald, écrivain de la coïncidence, avait toujours été jalonné justement de coïncidences, et l'on n'est jamais loin, comme Stan Neumann, d'éprouver la même certitude absurde d'une œuvre écrite rien que pour vous. Pourtant je ne me rappelais pas avoir lu dans Austerlitz un passage sur le Palais de Justice de Bruxelles, mais j'étais victime comme souvent d'amnésie littéraire et il faut dire que ma lecture des trois petites pages concernées remontait à mai 2006 :
«La construction de cette singulière monstruosité architecturale, à laquelle il songeait à cette époque consacrer une étude, avait été entreprise vers les années quatre-vingt du siècle dernier, dans la précipitation, sous la pression de la bourgeoisie bruxelloise, me raconta Austerlitz, avant que les plans grandioses présentés par un certain Joseph Poelaert aient été élaborés en détail, et la conséquence en était, dit Austerlitz, que dans ce bâtiment d'une capacité de plus de sept cent mille mètres cubes, il existait des corridors et des escaliers qui ne menaient nulle part, des pièces et des halls sans porte où jamais personne n'avait pénétré et dont le vide conservait emmuré le secret ultime de tout pouvoir sanctionné. Austerlitz me raconta que cherchant un labyrinthe d'initiation des francs-maçons, dont il avait entendu dire qu'il devait se trouver soit dans les caves soit dans les combles du palais, il avait erré de nombreuses heures dans les entrailles de cette montagne de pierres, parcourant des forêts de colonnes, passant près de colossales statues, montant et descendant des escaliers sans que jamais personne ne lui demande ce qu'il voulait. Parfois, dans ses pérégrinations, fatigué ou cherchant à s'orienter, il avait regardé par les fenêtres percées dans les épaisses murailles, dominé les toits gris plomb se chevauchant et s'encastrant comme les glaces chaotiques d'une banquise, ou plongé le regard dans les gouffres et les puits de cours intérieures où jamais encore le moindre rayon de lumière n'avait pénétré. Il avait parcouru, dit Austerlitz, des couloirs et des couloirs, prenant tantôt à gauche, tantôt à droite, continuant tout droit, indéfiniment, il avait franchi une multitude de portes immenses et quelquefois aussi emprunté des escaliers de bois craquants et comme provisoires qui, ça et là, se branchaient sur les couloirs principaux et montaient ou descendaient jusqu'à des demi-étages, et s'était retrouvé dans d'obscurs diverticules au fond desquels s'entassaient classeurs à rideau, pupitres et écritoires, tables et chaises de bureau et autres pièces de mobilier, comme si, retranché derrière, quelqu'un avait dû soutenir en ces lieux une sorte de siège. » [C'est moi qui souligne]
Passage, restitué en partie par Denis Lavant, où s'exalte le thème du labyrinthe, à l'image de celui du récit. On se croirait plongé dans l'univers des Cités Obscures de Shuiten et Peeters, et l'on peut même se demander si Sebald ne s'est pas inspiré des élucubrations du duo belge, ou du moins de l'une de leurs sources (présumée), un livre intitulé Le Dossier B publié en 1960 par un certain Pierre Lidiaux, lequel affirme qu'une loge franc-maçonne a bâti sous le Palais de Justice des kilomètres de labyrinthe initiatique (livre bien entendu aujourd'hui introuvable). Avec Wilbur Lebegue, Shuiten et Peeters avaient réalisé en 1995 un documentaire portant le même titre, Le Dossier B, mêlant fiction et vérité (on peut le visionner sur le site Altaplana).

Pierre Lidiaux dans Le dossier B (joué par Benoît Peeters)

 Je trouve plutôt amusant que Sebald, écrivain considéré comme l'un des plus grands de la littérature contemporaine, ait puisé dans le registre moins prestigieux de la bande dessinée, mais il faut sans doute voir là l'expression de l'humour subtil qui parcourt une œuvre par ailleurs marquée par la mélancolie et la tragédie. Et le rôle de Bruxelles en ces jours d'attentats en est un écho sinistre que Zemmour prolonge encore en proposant que l'armée française bombarde Molenbeek plutôt que Raqa (humour subtil là encore).

Austerlitz, qu'on peut revoir sur Arte +7, décèle ainsi plusieurs emprunts littéraires de même que l'origine de certaines photos du livre. « Comme le portrait supposé de la mère d’Austerlitz, dont je me demandais quelle femme il représentait. Je suis allé voir du côté des maîtresses de Rilke, de Kafka, de Nietszche… Jusqu’au jour où, étant à Prague pour le travail, j’ai montré la photo à une amie, qui a éclaté de rire en reconnaissant la cantatrice Ema Destinnová ! » Une soprano de renom qui figure sur les billets de 2 000 couronnes tchèques.