La petite semaine du professeur Blequin (6)

Publié le 01 mai 2016 par Legraoully @LeGraoullyOff

LUNDI 25 AVRIL

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons : bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens ! » Ces vers du grand Georges me reviennent à l’esprit chaque fois que le hasard place sous mes prunelles d’astigmate un papier traitant, que ce soit pour l’éreinter ou pour l’exalter, de Nuit Debout, En Marche ou tout autre « mouvement citoyen » ; je me souviendrai longtemps de cette assemblée générale étudiante, la seule à laquelle j’aie jamais assisté en dix ans d’études, où j’ai pris la parole, ce qui m’a valu d’être rebaptisé « Pierre Desproges » par une grande gueule syndicale : autant les militants s’accommodent, tant bien que mal, de l’existence de contradicteurs, autant les voyous qui ne croient pas aux lendemains qui chantent sont leur pire cauchemar et, oui, j’en suis un. À ma décharge, le regretté Wolinski avait coutume de dire « nous avons fait mai 68 pour ne pas devenir ce que nous sommes devenus » : j’en ai conclu que la vie était décidément trop courte pour la passer à faire la révolution, surtout si c’était pour finir sa vie dans l’aigreur et l’amertume… On déplore souvent le manque d’engagement politique des jeunes : pourtant, on peut les comprendre quand on voit à quel point leurs parents, si fiers d’avoir voulu changer le monde, ont réussi ; d’autant qu’en fait, on change bien davantage le monde en se changeant soi-même dans la douceur, donc en se remettant en cause chaque jour, plutôt qu’en faisant violence aux faits pour les rendre conformes à des certitudes. C’est fort de ce constat que l’individualiste forcené que je suis ne rejoint aucun mouvement citoyen, où je serais davantage un poids mort qu’un élément moteur : tel Michel Fugain, « je ne veux pas changer l’histoire, je ne veux rien changer du tout, je ne laisserai rien de rien dans les mémoires mais je m’en fous ! » Et ne me dites pas que ces mouvements vont redessiner le paysage politique : le clivage gauche-droite se reproduira quoi qu’il arrive, on ne peut pas ne pas voir la différence entre Nuit Debout et En Marche. « Si tu veux jouer les maquisards, va jouer plus loin, j’ai ma blenno, tu trouveras toujours d’autres fêtards, c’est si facile d’être un héros ! » (Thiefaine)

Le proverbe « la critique est aisée mais l’art est difficile » se justifie parfois : vous l’avez voulu, le retour de Renaud ? Vous l’avez ! De quoi vous vous plaignez ? Vous vous attendiez peut-être à ce qu’à soixante berges passées, il ait toujours la fougue de ses vingt ans ? Il ne faut pas prendre la Provence pour le pays de Peter Pan ! Les critiques dont Renaud fait actuellement l’objet m’emmerdent profondément : c’est trop facile de renier ce qu’on a aimé au point de l’avoir réclamé à corps perdu pendant tant d’années ! Si vous voulez absolument écouter un chanteur qui vous donne l’illusion que rien ne change ni même ne vieillit, vous n’avez qu’à écouter Johnny Hallyday, mais je vous préviens : passer de Renaud Séchan à Jean-Philippe Smet, c’est comme regarder Arte puis zapper sur NRJ 12 ! De toute façon, il n’y a quasiment rien à sauver dans la chanson française : un Renaud fatigué vaudra toujours mieux qu’un Bénabar en pleine forme !

MARDI 26 AVRIL

Ma conférence intitulée « Charlie Hebdo ou l’envers du bonheur des années Pompidou » a bien failli ne pas avoir lieu : tout le personnel de la faculté était absent PRÉCISÉMENT ce jour-là et ce fut la croix et la bannière pour trouver quelqu’un qui pouvait m’ouvrir la porte de la salle, dont je n’avais évidemment pas demandé la clé au préalable… Reiser se serait foutu de ma gueule, à juste titre ! À l’issue de ma causerie, on m’a demandé si je comptais faire une autre recherche, mais cette fois sur les années Giscard : cette idée ne m’ayant jamais traversé l’esprit, j’avais bredouillé une sorte de « P’têt bien qu’oui – p’têt bien qu’non », mais aujourd’hui, je suis en mesure de répondre : « Non ». Pourquoi ? Voilà l’explication : pour préparer ma conférence, il m’avait bien fallu me renseigner sur Georges Pompidou et étudier la pensée d’un fin lettré d’origine paysanne n’était pas excessivement pénible ; mais alors, étudier la pensée d’un technocrate issu de la grande bourgeoisie comme Giscard ! Je ne suis pas maso à ce point, merci !

Le soir, à la Non-Galerie (45 rue du château, Brest), vernissage de l’exposition photographique de Jean-Charles Feunteun ; je vous recommande vivement, si vous en avez l’occasion, d’aller à la découverte de l’œuvre de cet artiste qui a une conception très cinématographique de la photo : chacun de ses diptyques fait mieux que raconter une histoire, il vous plonge carrément dans l’ambiance d’un long métrage, d’un genre différent à chaque fois : de la comédie au drame en passant par le road movie rock’n’roll… Si vous l’avez ratée, l’exposition est encore visible sur rendez-vous au 06 09 85 44 74.

MERCREDI 27 AVRIL

Matinée d’étude sur la caricature à la faculté Victor Segalen (Brest) ; une matinée fort intéressante grâce à laquelle j’ai enfin pu en savoir plus sur le contenu de Krokodil, ce journal satirique de l’ère soviétique dont les extraits publiés dans mes livres d’histoire fascinaient le lycéen que j’étais. Pas surpris d’apprendre que c’était un instrument de propagande du Parti Communiste Russe : l’ennui, c’est que ça n’enlève rien au talent des dessinateurs qui ont travaillé pour ce canard ! Je vous vois déjà leur jeter la pierre : c’est parce que vous ne savez pas ce que c’est d’être un artiste prêt à tout pour vivre de son art tout en restant au pays, même en dictature…

Rencontre avec Josef Schovanec à la libraire Dialogues : j’ai toujours été frappé par le ton résolument anti-hypocrite de ses livres, notamment quand il dénonce ces experts médiatiques qui, sous couvert d’analyse objective, ne font qu’ânonner ce que leur employeur a envie d’entendre. Aussi lui ai-je demandé si ce n’était pas son statut de « saltimbanque de l’autisme » comme il se présente lui-même qui lui permettait de dire des vérités qui fâcheraient dans n’importe quelle autre bouche ; il ne m’a pas désapprouvé mais a souligné que c’est plus exactement le fait qu’il n’occupe pas de position à protéger à tout prix qui lui assure une certaine liberté de ton. Pour illustrer son propos, il est revenu sur l’époque où il travaillait à écrire les discours et les livres d’un homme politique haut placé ; il a conclu, avec son ironie habituelle, « je remercie donc les politiciens pour leur paresse et leur incompétence puisqu’elle m’a permis de gagner ma vie » ! C’était sans arrière-pensée de sa part, mais je ne peux m’empêcher d’y voir une illustration parfaite d’une triste réalité : le monde est complètement pourri, mais tant que cette pourriture fera vivre des millions de personnes, elle perdurera ! Pourquoi croyez-vous que tant de Bretons se sont mobilisés pour défendre une industrie qui tue leur région à petit feu mais, pour le moment, leur assure un salaire ?

JEUDI 28 AVRIL

Vu à la télé : une pub pour une grande marque de jambon où un jeune homme, lassé du régime végétarien qu’il suit au sein de son groupe d’amis (ou de sa famille, je ne me souviens plus), décide de manger de la viande, arguant du caractère répétitif de ses menus. Je ne suis pas végétarien mais je ne vois pas bien en quoi le simple fait de se nourrir sans manger de viande serait forcément austère et ennuyeux : on se représente trop souvent le végétarien comme un pète-sec doublé d’un illuminé qui bouffe du tofu à presque tous les repas. Je me demande d’où ça vient car aucun des végétariens que je fréquente ne ressemble à ça ! Je sais bien que si les publicitaires n’étaient pas sans foi ni loi, ils ne seraient pas publicitaires, mais il n’empêche que c’est bien à cause de caricatures de ce genre que tant de végétariens, en retour, se représentent les mangeurs de viande comme des gros beaufs sanguinaires. Il est vrai qu’avec les scandales à répétition liés aux conditions d’abattage des bêtes et les dégâts que l’élevage intensif cause sur l’environnement, pour vendre de la bidoche industrielle et insipide (pléonasme, excusez-moi) sous vide, il ne faut vraiment plus reculer devant aucune goujaterie !

Vu aussi à la télé : depuis le temps qu’on nous le promettait, ça y est, Téléphone est enfin de retour, mais sans Corine Marieneau alors le groupe revient avec un nouveau nom, « Les Insus ». Les Insus ? Insus pour Insulaires, ai-je pensé ? Non, pour Insupportables ! Au moins, il n’y pas de tromperie sur la marchandise : c’est pas comme « Le Répu » qui se fait passer pour « Le Républicain » alors que « Le Répugnant » serait plus vraisemblable ! Vous allez me dire que ce n’est pas très sympa de démolir leur retour après avoir défendu celui de Renaud : je vous répondrai que je peux concéder que les chansons du père Aubert et de ses petits copains peuvent avoir un certain charme lors d’une soirée entre amis ; mais les écouter en solitaire, en revanche, c’est…insupportable !

VENDREDI 29 AVRIL

Étudier le droit n’est pas forcément rébarbatif : les doctorants juristes de Brest l’ont prouvé de huit manières différentes dans le cadre de la journée d’étude, qu’ils ont eux-mêmes organisée, sur le thème des « bizarreries du droit ». Ce fut l’occasion d’apprendre qu’un chèque peut très bien se faire sur du papier hygiénique pour peu que celui-ci soit assez solide et qu’il comporte, bien entendu, toutes les mentions légales ! Plus sérieusement, j’ai été marqué par l’intervention de Clément Rouiller qui a souligné qu’en validant la possibilité d’ouvrir les magasins de bricolage le dimanche, le Conseil d’État avait également consacré la rupture entre deux activités pourtant indissociables au sein de l’activité de travail, à savoir la production et la consommation : le consommateur y devient un estomac sur pattes dont tous les appétits, même les moins vitaux, se doivent d’être satisfaits dans les plus brefs délais et le producteur a le devoir absolu de s’y plier. Une monstruosité dont l’avènement avait été anticipé par Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne (on ne lit plus assez les philosophes) et qui donne tout son sens aux déclarations d’Alexandre de Juniac, le patron d’Air France, sur le travail des enfants…

Alexandre de Juniac ! Encore un aristocrate qui ne s’est toujours pas remis de voir les gosses de prolo apprendre à lire au lieu de descendre dans la mine ! C’est précisément contre ça que s’étaient révoltés, en 1789, 1830, 1848, 1870, 1936, 1945 et 1968, les femmes et les hommes auxquels rendait hommage le spectacle Révoltes et combats d’espoir qui a été représenté le soir même à l’Arena Brest : on mesure donc les progrès effectués ! Ce constat amer ne m’a pas empêché d’apprécier comme il le mérite un spectacle bien ficelé qui a mobilisé 1.800 spectateurs et où la merveilleuse Johanna Alanoix a fait ses débuts prometteurs en tant que comédienne. À la fin, Brieg Haslé-Le Gall, le monsieur Loyal de ce premier spectacle 100% local représenté à l’Arena, a bien entendu remercié les partenaires de l’événement, dont les deux ministres bretons qui l’ont soutenu, Le Drian et Urvoas : ce fut le seul moment de la soirée où j’ai entendu des huées ! Haslé-Le Gall a ramené le calme en signalant que sans ce soutien, le prix de l’entrée aurait été de vingt euros plus cher… Et toc !

SAMEDI 30 AVRIL

Éric Brunet, dans son émission « Carrément Brunet » (tout en modestie et en délicatesse…) avait lancé un concours du bâtiment public le plus laid de France : les « Jetées » de Brest sont, bien malgré elles, en lice pour la finale. Signalons que monsieur Brunet se produit…sur RMC. Un type qui travaille pour la radio de MONACO et qui se permet de juger l’architecture des autres villes, ce n’est même plus l’hôpital mais carrément la clinique privée qui se fout de la charité ! En tout cas, si jamais les « Jetées » de Brest ont le douteux privilège de gagner ce concours, Eric Brunet viendra délocaliser son show sur ce monument : je souhaite qu’il pleuve à seaux ce jour-là ! En tout état de cause, je conseille vivement aux Brestois de traiter ce genre d’initiative comme elle le mérite : par le mépris.

Cela dit, pas besoin d’aller jusqu’à Monaco pour trouver des monuments d’arrogance et de mépris : le maire de Guilers, la commune où je réside, n’est pas mal dans son genre. Ainsi, à l’occasion du départ du conseil municipal d’un homme qui en faisait partie depuis quinze ans, monsieur le maire a déclaré, entre autres « On a tous vécu des moments intéressants dans la majorité, d’autres moins faciles dans la minorité. » STOP ! Non, vous ne rêvez pas ! Vous avez bien lu ! Pour désigner ses adversaires, il ne dit pas « l’opposition » mais bien « la minorité » ! LA MINORITÉ ! Il ne manque que l’adjectif « visible » pour que le mépris soit complet ! Ou bien il avait encore picolé ou bien il ne se sent vraiment plus pisser depuis qu’il est conseiller départemental (l’un n’empêchant pas l’autre) !

DIMANCHE 1er MAI

La Belgique ne nous a heureusement pas légué que des Stromae : nous lui devons aussi beaucoup de grands peintres et dessinateurs, comme le grand René Hausman. Dans la vie, un colosse jovial, poète et jouisseur – d’après Yves Frémion, quiconque l’a vu savourer une oreille de truie dans un restaurant spécialisé dans la cochonnaille ne saurait oublier un tel spectacle. Dans son œuvre, un virtuose du dessin et de la couleur, dont les planches méticuleuses ET somptueuses sont un hommage permanent à cette nature qu’il aimait tant. Ce fabuleux dessinateur animalier, qui a fait les beaux jours du journal de Spirou, vient de rejoindre ses collègues Macherot, Franquin, Roba et tous les autres au paradis des enchanteurs sur papier ; la perte pour l’art est immense et ce n’est pas en enfilant les clichés comme des perles qu’on va arranger ça.

Philippe Bodin, de l’association Racines et Patrimoine, a présenté à ses concitoyens de Guilers le dernier livre de l’asso, consacré aux quarante guilériens « morts pour la France » au cours de la guerre de 14-18. Vous pouvez rire, mais de même que les petits ruisseaux font les grandes rivières, la grande histoire se nourrit de la petite et c’est aussi grâce à des historiens amateurs mais passionnés que le passé nous est chaque jour un peu moins opaque. De toute façon, dans le cas présent, il faut un moral de fer pour rire car l’évocation de la première grande zigouille mondiale est décidément plombante… Bon, c’est le 1er mai, si on parlait d’autre chose ?

À dimanche prochain, si on veut bien !

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