E la nave va...

Publié le 10 juillet 2016 par Jlk


Lettres par-dessus les murs (37)

Dhaka le 24 mai 2008, matin.
Cher JLs,
Ce matin j'ai les tripes en feu, nous sommes allés chez Insan hier, on a mangé des parata au boeuf, délicieux, elle est sympathique la petite maison de famille, trois étages dont le dernier est très bas de plafond, parce que le grand-père d'Insan, qui a construit la demeure quand Dhaka était encore une ville plate, craignait qu'une maison trop haute ne soit percutée par les avions...

Aujourd'hui la petite maison est entourée d'immeubles de dix, ving étages, et un jour ces immeubles-là seront la cave de la ville, qui devra monter bien plus haut si elle veux accueillir tout le monde, parce que les rivières et les terres mouvantes l'entourent, elle n'a pas d'autre choix que de monter (en attendant le prochain tremblement de terre).
J'aurais tellement de choses à te montrer, à raconter, s'il faisait moins chaud, si les ordinateurs marchaient mieux, si je n'avais pas les tripes en feu à cause de ces parata au boeuf (je ne te raconte pas la nuit que nous avons passée, mais motus, ne dis rien à Insan), tellement d'histoires et d'images, les photos de Chandan, les tableaux de Ranjit ou les sculptures de Josh, pour une raison que j'ignore il me semble que ce séjour de trois semaines est plus riche que le précédent, qui a pourtant duré trois ans. Je te laisse, il faut que j'écrive un texte de présentation sur le dernier travail de Bruno, les bateaux de Sadargat, pour le festival international de photo de Dhaka, je te joins une image.
Pascal


PS : Dieu semble avoir entendu Latif, en partie du moins : l'état de son fils est stationnaire, et la greffe de moelle osseuse qu'on lui prédisait ne figure plus à l'ordre du jour. Restent les traitements onéreux et le voyage en Inde, Latif a maigri de plusieurs kilos mais il avait le sourire hier, et j'avais l'impression de retrouver un ami.
A la Désirade, ce samedi 24 mai


Cher Pascal, je suis content de t’avoir rencontré. Je me le dis à l’instant d’amorcer la lecture d’un grand recueil de textes tout consacré au thème de la rencontre, paru pour le trentième anniversaire des éditions de l’Aire et rassemblant précisément trente auteurs. Nous ne nous sommes jamais vus qu’en photo mais je t’ai déjà rencontré trois fois : la première dans ton premier livre, la deuxième dans nos lettres (80 à ce jour !) et la troisième dans un rêve où tu me disais quelques mots tirés de L’Inassouvissement de S.I Witkiewicz : « Les médiuvaliens se carment à vue d’œil. Buvage piécite »...


Le premier texte de ce recueil traitant de la rencontre est signé de notre confrère Jean-Christophe Aeschlimann et pose une question qui m’est chère : « Le père rencontre-t-il jamais son fils, et le fils son père ? ». Elle fait écho à ces mots de Thomas Wolfe que je ne cesse d’entendre en moi : « Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes entrés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette terre. Qui de nous a connu son frère ? Lequel d’entre nous a jamais pénétré le cœur de son père ».
Je ne sais si j’ai jamais vraiment rencontré mon père de son vivant, même à nos plus beaux jours de commune présence, et pourtant plus je vais et plus il me semble pénétrer son cœur, et le cœur de ma mère, même celui du cœur qui me fut le plus mal connu de mon frère, enfin pénétrer je ne sais pas, c’est plutôt eux qui vivent en moi et tout ce que nous serons qui reste à dire, tes lettres et les petits SMS de nos filles.
On crève de ne pas se rencontrer. On crève de ne pas échanger, comme on dit. On crève de voir l’amitié sécher sur pied faute d’être vivifiée. On crève ne pas être accueilli par son père ou de ne pas accueillir son fils. On crève de ne pas se rencontrer soi-même.

Ce bateau que tu m’envoies, de ton ami, serait celui de notre rencontre de ce matin gris, e la nave va…


Image: photo de Bruno Rhuf.