Pour tout dire (48)

Publié le 07 octobre 2016 par Jlk

À propos de l'appareillage sensible particulier de l'écrivain et de l'artiste, du genre capteur multisensoriel à réfraction différenciée. De la distillerie proustienne, de l'orchestration des orages beethoveniens et des machines à coudre à la Jean Sébastien Bach. Sur une topologie norvégienne de l'enfance universelle et des vertus de l'observation panoptique.

Certains démagogues égalitaires voudraient que tout un chacun et chacune fût un Rimbaud ou une Rimbalde potentiels, en attendant que les mecs accouchent par l'oreille comme les mères facétieuses de Rabelais. La maladie de l'époque est une sorte d'envie mondiale d'être tous pareils en clones gris et d'apparaître uniformément aux écrans en réseau dont la webcam serait l'outil transitionnel parfait. Par dela le quart d'heure de célébrité selon Andy Warhol , voici la minute heureuse de Baudelaire à portée de tout humanoïde connecté. Y a plus photo: ya plus que photomaton !


Seulement voilà: Lascaux résiste au nivellement. Tu peux gesticuler dans ta caverne après t'être shooté à la coke ou aux cookies: l'Artiste de la horde n'est pas tout le monde. En revanche tout le monde peut reconnaître l'unique beauté des figures d'Altamira et fermer les yeux à l'écoute de Mozart ou changer de point de vue après Cézanne ou le conte sous les étoiles du griot de la tribu.
Voilà ce que je pianotais cette nuit à 2 heures du mat' sous l'effet d'une insomnie postopératoire, juste avant un rêve durant lequel je surprenais la très belle Anielka, Gitane dans la vingtaine au sourire enjôleur et vaguement sournois, dans mon antre artiste du Vieux Quartier lausannois des escaliers du Marché, où elle s'était manifestement installée depuis quelque temps au point de transformer le lieu en campement à l'orientale chatoyant avec ses tentures murales et ses objets de cuivre et autres carafes ou brûle-parfums saturant ma trappe d'odeurs de musc et de santal - quel souk digne de notre amie la romancière érotomane Asa Lanova !

Sur quoi je découvrais qu'Antocha ( elle avait changé de prénom à mon insu) avait fait sauter le fragile verrou d'entrée pour investir mon lieu de vie. Effraction criminelle ! Et moi qui allais proposer à la charmeuse (elle m'avait pour ainsi dire bouleversé par le récit misérabiliste de sa pauvre vie de Cosette moldo-valaque) de se considérer comme chez elle dans ma thébaïde inoccupée depuis 35 ans. Donc je pique une rouge colère et lui crie soudain RAUS comme un vrai Suisse de bunker, tout en me détestant d'en arriver là alors que je prône sur les toits l'accueil des migrants et vitupère l'abominable égoïsme de l'Europe xénophobe - et voilà que je me réveille pour me rappeler que j'ai rendu les clefs de mon bien-aimé repaire bohème à la fin de l'hiver 1982 pour suivre Lady L dans sa 2CV bleue, destination notre nouvelle vie.


L'immense rêve éveillé de Proust est unique dans les archives françaises de l'onirologie littéraire, à quoi ne peut se comparer que le corpus des 1001 nuits.
L'extravagant appareillage sensitif de Proust, combinant des multicapteurs physiques à variables ondulatoires et corpusculaires rarissimes dans le climat feutré de la bourgeoisie, explique en amont la génialité particulière de cet emmerdeur aux yeux de biche et aux exigences de prince pervers porté sur les chauffeurs de taxis fous d'aviation. D'aucuns s'ankylosent à lire ce snob hystérique, mais le fait est là: l'enfant Marcel a rêvé le plus grand roman du XXe siècle et l'extraordinaire fraîcheur de son brocart - tant au niveau du signifié que du signifiant, comme le relèverait ma coiffeuse linguiste - reste sans égale même dans le nuancier pictural d’un Bonnard ou la volière mystique d’un Messiaen.


La lecture de Proust est un apprentissage de lenteur attentive, et c'est fort de celle-ci que je me suis remis l'autre jour à celle de L'enfer de Dante dans une nouvelle traduction versifiée ( à moi la peur !) et ce matin à la suite du Jeune homme de Karl Ove Knausgaard, qui parle de notre enfance des années 50-70, en zone de nouvelles urbanisations ouvertes à la classe moyenne occidentale, comme personne.


Le petit Karl Ove a été amoureux, à l'âge de sept ans, avec autant de folle intensité que d'innombrables enfants normalement anormaux, capables égalitairement de dessins fabuleux pleins d'arbres bleus et de chevaux verts à crinières de feu, captant la merveille et l'effroi d'être au monde - comme personne.
Banale au possible au premier regard: sa façon de raconter la panique mortelle qui le saisit quand il s'est enfilé, avec son copain Geir, dans un tuyau de ciment au milieu duquel il s'est senti soudain coincé et paralysé . Or un million de fois vous avez fait le même cauchemar tétanisant, évidemment lié à un souvenir de votre entrée au monde, n'est-ce pas Herr Doctor Sigmund ?
Ou bien cet enchantement: quand, délivré par son camarade de l'obscur conduit, le petit garçon découvre le ciel immense et les arbres qui parlent tout seuls !
Et l'amour à la première flamme ! Quand la délicieuse Anne Lisbet propose: "Vous êtes des marins, et vous rentrez à la maison chez nous, et on s'est pas vus depuis longtemps. On joue à ca ?"
Défi relevé. Alors les deux filles de se poster sur la terre ferme et de héler les marins:"Vous pouvez venir maintenant !" Et les marins de jeter les amarres et de rejoindre le plus vite possible les impatientes épouses. Et l’ardente Anne Lisbet de s'exclamer comme à la télé : "Ô mon cher mari tu m'as tellement manqué !" Et après un premier enlacement joue contre joue: "Encore une fois !"

Ce matin les nouvelles du monde ne sont pas terribles (d'Alep au tribunal criminel de Genève en passant par la côte Est des States où la nature fait rage autant que la mauvaise créature un peu partout ), mais on va "faire avec". La situation n'est pas pire qu'au temps des aurores aux doigts de rose du toujours jeune Homère, même si tel ou tel psychopathe peut décider de mettre un terme, d’un clic nucléaire, à notre long récit commun.
Carpe diem en attendant et va que je vous je balance ces lignes douces et dures sur Facebook & Co via Cloud, etc.
Aquarelle ci-dessus: David Hockney.