Revue de presse BD (224)

Publié le 23 février 2017 par Zebralefanzine @zebralefanzine

+ Sur son site "Gallica", la Bnf exhume des petits trésors graphiques en numérisant ses archives. Les services de la bibliothèque ont ainsi publié le carnet de voyage de l'explorateur René Caillié (1799-1838), qui fut le premier européen à pénétrer dans la cité interdite aux blancs de Tombouctou, au Mali (et à en revenir vivant), déguisé en Arabe musulman. Ce fils de bagnard, originaire de Mauzé-sur-le-Mignon, près de La Rochelle, fut qualifié d'"explorateur le plus intrépide de son temps" par Jules Verne, et décoré de la Légion d'Honneur par le gouvernement français.

Le carnet comporte quelques dessins descriptifs, dont ce lavis à la fois précis et émouvant représentant la façade de la grande mosquée de Tombouctou (folio 73r).

+ Rien n'indique mieux la valeur religieuse de l'art moderne que les ventes aux enchères de reliques ayant appartenu aux représentants emblématiques de l'art moderne occidental. Rimbaud en fait partie ; le revolver six-coups qui avait servi au poète Verlaine à tirer sur son jeune amant s'est ainsi vendu un prix fou lors d'une récente vente (un demi-million environ).

Plus récemment une petite planche de bande-dessinée tracée d'une main maladroite par le tout jeune Rimbaud a été vendue aux enchères par la maison Sotheby's, qui l'estimait à 150.000 euros (finalement préemptée par le musée de Charleville-Mézières) ; cette somme stupéfiante illustre la convergence de nature entre l'art moderne et l'argent. On devine que Rimbaud n'a plus grand-chose à voir dans cette excitation charognarde autour de sa dépouille. Certains journaux s'interrogent parfois sur ce qui demeure actuel dans le propos de Karl Marx : son propos sur la valeur mystique de l'argent, et l'aliénation qui en découle, est on ne peut moins démodé - Marx demeure en outre subversif, car il prive de toute crédibilité l'argumentaire des "valeurs laïques républicaines", en montrant que le fanatisme religieux peut parfaitement revêtir le costume laïc (ce qu'il a fait pendant une bonne partie du XXe siècle).

+ Un dessin publié dans le magazine satirique "Girgir" a été censuré par le gouvernement turc ; ce dessin ironique à l'égard de Moïse a provoqué les réactions outrées des représentants des communautés juive et musulmane en Turquie ; le porte-parole du président R. Erdogan a qualifié le dessin "d'indécent et haineux". Pour autant on ne peut opposer la liberté de la presse française à la censure turque ; les tabous ne sont tout simplement pas les mêmes en France et en Turquie. Récemment, l'humoriste et imitateur Nicolas Canteloup a jugé bon de s'excuser après un sketch estimé "homophobe", diffusé par "Europe 1". Ce cas de censure est particulièrement intéressant, car il met en avant une cause de censure rarement évoquée, bien que puissante : le clientélisme ; en effet, au-delà des principes, on peut penser que c'est la peur de perdre des auditeurs qui a motivé les excuses de la station de radio pour ce "dérapage".

Le cas de "Girgir" n'est d'ailleurs pas sans rappeler "l'affaire Siné", puisque le directeur de la publication  de "Girgir" s'est désolidarisé du dessin et du dessinateur, publié selon lui par erreur, à cause de la fatigue. Philippe Val, pour tirer du pétrin "Charlie-Hebdo", aurait eu bien du mal à contraindre Siné à des excuses.

Quoi qu'il en soit, la limite du respect de l'ordre public, assignée à la liberté d'expression, souligne à quel point celle-ci est "théorique" ; d'une part parce que la notion d'ordre public est parfaitement arbitraire ; secundo parce que, derrière la censure religieuse, c'est largement une notion d'ordre public qui se cache. Rien de plus mensonger et/ou idéologique que "l'histoire du progrès de la liberté d'expression".

 + Dans sa thèse universitaire (2015 - Université Paris-Diderot), Julien Baudry traite d'un aspect méconnu de la carrière d'Alain Saint-Ogan (1895-1974), dessinateur parisien de BD connu pour son oeuvre propre ("Zig & Puce"), mais encore pour avoir nettement influencé Hergé ; l'aspect méconnu est la carrière de dessinateur de presse et d'humoriste de Saint-Ogan ("Le Petit Parisien", "Le Charivari", "L'Intransigeant", "Dimanche illustré", "Le Rire", "La Dépêche de Toulouse", etc.). Cette étude est d'abord l'occasion de se pencher sur l'articulation entre la bande-dessinée enfantine et le dessin de presse (dont le support commun furent les journaux), deux genres qui entretiennent des rapports étroits, en même temps qu'ils peuvent s'opposer.

C'est avant tout pour des raisons lucratives que Saint-Ogan changea d'orientation professionnelle et abandonna le dessin d'humour dans la presse au profit de la BD enfantine. Dessinateur médiocre, il était plus doué pour cette dernière activité, et de plus le déclin de la presse satirique l'y poussa. J. Baudry note le goût marqué de Saint-Ogan pour la presse et les médias, plus encore que pour le dessin (formé aux "Arts Déco") ; cela explique sa reconversion ultime dans la radio.

L'épaisse thèse (500 p.) comporte heureusement une annexe regroupant un grand nombre de dessins humoristiques de Saint-Ogan.

Couverture par Saint-Ogan de "L'Anti-Boche", journal de propagande publié pendant la guerre (1915).