# 309/313 - Escroc dans un film français

Publié le 27 décembre 2017 par Les Alluvions.com
"J'ai vérifié mon portable : quatre heures du matin. Après une affreuse demi-heure, je me suis assis torse nu dans le lit, dans l'obscurité, et, me faisant l'effet d'un escroc dans un film français, j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir. Mais le rêve, qui avait semblé prophétique, refusait de se dissiper et flottait comme une vapeur empoisonnée, mon cœur continuant de battre fort, à cause du danger que je sentais dans l'air, de l'impression conjointe de possibilités et de péril."
Donna Tartt, Le chardonneret, p. 614.
Voilà donc le cinquième et dernier passage comportant l'Avenue Lexington, comme les autres associés à un climat anxiogène (il faut dire que le roman entier baigne en général dans cette ambiance lourde et pessimiste). Notez la curieuse image : "me faisant l'effet d'un escroc dans un film français", pour décrire la situation somme toute banale d'un homme qui fume une cigarette assis dans un lit et qui regarde la rue. D'autant plus que le film d'escroc n'est pas une spécialité française (j'en veux pour preuve que sur la liste des 25 meilleurs films d'arnaque établie par le site Sens critique ne figure pas un seul film français). Mais c'est comme si la référence au film français devait absolument être placée, sans référence précise encore une fois, contrairement au film américain (Lost week-end est clairement désigné comme tel).Il est une autre singularité récurrente dans les cinq extraits Lexington.
Page 210 : "Mes derniers jours chez les Barbour sont passé si vite que je m'en souviens à peine, à part de la frénésie de dernière minute en termes de lessive et de pressing, et plusieurs virées mouvementées chez le caviste sur Lexington Avenue pour y récupérer des boîtes en carton vides. Au feutre noir j'ai écrit l'adresse de mon nouveau foyer au nom exotique :
Theodore Decker c/o Xandra Terrell6219 Route de la Fin du DésertLas Vegas, NV"
Route de la Fin du Désert. En effet, Theo va habiter une zone très éloignée du Vegas des jeux et des casinos, aux confins d'un désert alcalin, dans des rues couvertes de sable.
Page 473 : "Quand j'ai émergé dans la rue, Lexington Avenue était déserte (...)" Ce qui paraît tout de même curieux dans un quartier aussi populeux que Manhattan.
Page 532 : " (...) peut-être la solitude d'un cinéma me remettrait sur pied, une séance de l'après-midi presque déserte pour un film en fin de course."
Page 608 : Apparemment aucune mention d'un désert quelconque. Rien dans le texte n'est à relever littéralement en ce sens. Cependant il est question, rappelez-vous, du restaurant le plus triste de Manhattan, le Jal Mahal, qui évoque le Jal Mahal, le palais sur l'eau du Rajasthan.
Or, le site Culturebox écrit qu'il s"agit d'"une oasis aux portes du désert née de la volonté d’un homme, le maharaja Jai Singh II (1688-1743) qui décide de déplacer la capitale de son royaume d’Amber à la cité nouvelle de Jaipur à une dizaine de kilomètres de là." Le désert en question est le désert du Thar  — appelé aussi le Grand Désert indien ou Mârusthali, le Pays de la mort — qui s'étend sur 200 000 km2.
 
Page 614 : " (...) j'ai allumé une cigarette et regardé Lexington Avenue pratiquement vide à cette heure-ci : les taxis venaient juste de prendre leur service, ou de le terminer, allez savoir."
L'adjectif ou le nom désert n'est pas employé, mais cela revient au même : encore une fois, cette avenue normalement animée est quasiment déserte, et l'explication par les taxis ne saurait faire illusion, ce "allez savoir" dissimule la difficulté de l'écrivain à trouver une cause vraisemblable à la déréliction de l'avenue. La fiction tartienne a ici besoin du vide.
Mais pourquoi ? Pour l'instant, cela reste pour moi énigmatique.
Mais lisons maintenant le paragraphe qui précède la citation de la page 614. On a vu que j'étais venu à Lexington Avenue par le rêve ; c'est avec le rêve encore qu'elle va conclure sa quintuple émergence dans le récit.
" Ce qui s'était passé avec Kitsey avait temporairement chassé de mon esprit la visite de Boris mais, une fois endormi, tout est revenu subrepticement par le biais de rêves. Je me suis réveillé droit comme un I à deux reprises : une fois à cause d'une porte s'ouvrant de manière cauchemardesque dans la consigne de l'entrepôt pendant que des femmes coiffées d'un foulard se disputaient une pile de vêtements usagés à l'extérieur ; puis, dérivant  de nouveau vers le sommeil, avec une différente mise en scène du même rêve, l'entrepôt était cette fois un lieu évanescent entouré de rideaux et ouvert sur le ciel, avec des murs couverts de tissus ondulants et comme suspendus dans l'air, puisqu'ils ne touchaient pas l'herbe au sol. Au-delà, à perte de vue, ce n'étaient que champs verdoyants et filles en longues robes blanches : une image tellement saturée (de façon mystérieuse) d'une horreur mortifère que je me suis réveillée en haletant."
Il faut remarquer que les descriptions en elles-mêmes ne sont nullement terrifiantes ; cet aspect est comme surajouté de manière presque artificielle : (" de manière cauchemardesque", qu'est-ce que ça veut dire, une porte qui s'ouvre de manière cauchemardesque ?, "saturée d'horreur mortifère" (Donna Tartt se voit obligée de préciser : "de façon mystérieuse").Lisant ces lignes, ce ne sont pas des visions d'horreur qui me sont apparues, bien au contraire. Ce sont les images du spectacle que j'avais vu la veille au soir. Le concert de Camille à Équinoxe. Deux heures d'enchantement, de grâce et de beauté. Ces "murs couverts de tissus ondulants" étaient ceux de la scène d'Equinoxe où étaient suspendus les voiles indigo qui recouvraient au départ les instruments, et qui frémissaient dans la lumière bleutée des projecteurs, Camille elle-même commençant le spectacle complètement cachée sous une très longue toile bleue et revêtant plus tard une robe blanche vaporeuse (pour la chanson, semble-t-il, sur la mort récente de son père). Et c'est sur la danse d'un large ruban rouge flottant dans l'air qu'elle a quitté la scène, après avoir envoûté le public berrichon qui en avait oublié son habituelle frilosité.

Camille - Lasso (clip)




D'ailleurs, je vois que Camille a chanté, le 16 octobre, ce dernier album à New York dans une salle appelée Le Poisson rouge, située aussi à Manhattan.