Koenigsmark

Publié le 03 mars 2018 par Les Alluvions.com

Je m'attarde une fois encore sur cette généalogie de George Sand qui est pour le moins fascinante en ce qu'elle mêle inextricablement le rustre et l'illustre, haute noblesse et basse roture, naissances légitimes et illégitimes, royaumes, Empire et République, Cours, palais et champs de bataille pour finalement se fixer dans un tout petit village du Berry, une simple maison de maître que le temps va consacrer comme un des hauts-lieux du romantisme : Nohant, où toute cette histoire tourmentée pourrait se réfracter dans un couple de prénoms, Aurore et Maurice.

Donc, à l'origine encore une fois, l'arrière-grand-père Maurice de Saxe, père prince polonais, mère germano-suédoise, et pourtant c'est en France, étonnamment, au service de Louis XV, que ce rejeton adultérin va connaître la gloire et gagner ses galons de Maréchal.

J'ai déjà évoqué un peu sa mère, Marie-Aurore de Koenigsmark, mais il n'est pas inutile d'approfondir quelque peu la matière. La famille dont elle est issue n'est-elle pas, selon Henri Blaze de Bury, " des plus curieuses à tous les points de vue (...) l'histoire et le roman se la disputent."? En 1852, dans La Revue des Deux Mondes, cet ancien diplomate au Danemark et en Allemagne fait remonter les origines de la famille à celui qu'il nomme le vieux maréchal Koenigsmark (dont il ne donne curieusement pas le prénom qui est Hans Christoff), et dont il trace le portrait le moins flatteur qui soit : " C'était dans la guerre un abominable pillard, un coquin de sac et de corde, et qui savait allier par un agréable mélange l'astuce et la perfidie de l'aigrefin à la brutalité du soudard. De cette désinvolture hardie et poétique, de ce parfum chevaleresque qui fut plus tard la marque distinctive et le signe de sa race, vainement vous en chercheriez vestige chez cet endurci malandrin." Tout d'abord au service des princes allemands, il se met en 1630 sous la bannière suédoise : " Le voilà parcourant la basse Allemagne, la Bohême et la Silésie à la tête d'une armée qu'il a levée lui-même; le voilà pillant, massacrant, incendiant et promenant partout l'épée et la torche, si bien que, grâce à lui, le nom suédois devient en peu de temps l'épouvante et l'exécration de la chrétienté." L'Europe est alors plongée dans la terrible Guerre de Trente Ans, qui provoquera plusieurs millions de morts, chiffre colossal relativement à la population de l'époque. Ceci dit, Blaze de Bury me semble un peu exagérer l'importance militaire de ce vieux " bandit superbe"car j'ai parcouru toute la notice de Wikipedia sur cette guerre sans voir mentionné son nom une seule fois. Et si vous n'avez guère foi dans Wikipedia, sachez que l' Universalis, elle aussi consultée, n'en parle pas non plus. Blaze termine par ailleurs son portrait en affirmant qu'il " avait fini par se ménager une situation privilégiée à la cour de la reine Christine, où, chose incroyable, on lui donnait le titre de protecteur des lettres et des beaux-arts."

Est-ce chose si incroyable si, comme Blaze l'écrit plus loin, " il venait le soir, en tournant sur ses talons, raconter ses prouesses littéraires au petit cercle de sa majesté, et jetait au besoin son vers de Tibulle ou d'Horace avec l'aplomb et l'à-propos d'un humaniste consommé." ? Le soudard avait des lettres, semble-t-il, et il est amusant de voir dès cet instant la littérature à l'honneur, avec ce nom de Koenigsmark appelé à une postérité inattendue au vingtième siècle : le premier Livre de Poche, sorti en 1953, n'étant autre que Koenigsmark de Pierre Benoît, premier roman de l'auteur, énorme succès paru antérieurement en édition classique en 1918.


Je n'ai jamais lu ce livre, mais le résumé de Wiki ne me laisse pas indifférent :

"L'histoire est celle de l'amour d'un jeune professeur français, Raoul Vignerte, pour Aurore, grande duchesse de Lautenbourg-Detmold.
En 1912, Aurore, originaire des steppes russes, épouse le grand-duc Rodolphe de Lautenbourg, héritier d'une petite principauté allemande. Mais celui-ci meurt mystérieusement à l'occasion d'une mission en Afrique. Vers 1913, Raoul Vignerte arrive au palais en tant que précepteur du fils du grand-duc Frédéric de Lautenbourg, beau-frère et deuxième mari d'Aurore, qui a hérité du grand-duché. Vignerte va s'éprendre de la fascinante Aurore, qui semble apprécier sa compagnie autant que celle de sa dame de compagnie, Mélusine. À l'intrigue amoureuse, s'ajoute celle, politique et policière, de la disparition de Rodolphe. Au moment où tout semble se dénouer, à l'été 1914, la guerre éclate entre la France et l'Allemagne."

Eh oui, encore une Aurore en première ligne. La notice d'ailleurs ne s'y trompe pas, affirmant que " Le personnage d'Aurore est probablement inspiré, au moins pour son nom, de Marie-Aurore de Königsmarck."

Plusieurs films naîtront de ce roman, dont celui d'un autre Maurice, Maurice Tourneur, en 1935, où Pierre Fresnay jouait Raoul Vignerte. Curiosité : Antonin Artaud faisait partie de la distribution et ce fut là, paraît-il, son dernier film.

Pierre Benoît s'était inspiré aussi de la mystérieuse disparition du frère de Marie-Aurore, Philipp Christoff, à Hanovre. Amant de la princesse Sophia Dorothea, femme du duc de Brunswick-Lüneburg, George Louis (qui deviendra George 1er roi d'Angleterre, et dont la propre maîtresse se nommait Melusine von der Schulenburg), il fut vraisemblablement assassiné à l'instigation de celui-ci, et son corps jeté dans la rivière Leine, lesté de pierres. C'est d'ailleurs en enquêtant sur la mort de son frère que Marie Aurore sera amené à rencontrer Frédéric-Auguste, prince-électeur de Saxe. Blaze en fait, par contraste avec celui de l'ancêtre soudard, le plus délicieux portrait :

"Aurore de Kœnigsmark est une des plus intéressantes apparitions que le XVIIIe siècle ait produites : d'une beauté délicieuse, d'un caractère enjoué, d'une irrésistible bonté d'âme, elle avait un de ces esprits élevés, honnêtes, délicats, dont le charme, digne d'être goûté en tous temps, se fait surtout sentir au lendemain de ces terribles commotions où la civilisation a couru le risque de périr au milieu des tourmentes sociales. Cette jeune femme, en quelque lieu et quelque période que le destin l'eût mise, méritait d'attirer les regards; mais, ainsi placée au cœur de cette Allemagne où régnaient naguère les mœurs barbares de la guerre de trente ans, il semble que sa valeur personnelle se dégage plus attrayante des ombres qui lui servent de fond, fraîche rose issue des ruines, diamant pur dans les ténèbres."

On trouve un autre portrait sur le site officiel georgesand.culture.fr, avec une courte biographie et une citation de George Sand (dont on constate donc qu'elle prit comme pseudonyme le prénom même de l'assassin d'un lointain parent - il est vrai qu'elle ne pouvait le savoir...).

George Sand,
" Aurore de Koenigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire de l'abbaye protestante de Quedlinbourg; [...] elle mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. [...] j'ai dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et d'une beauté éclatante de ton. On voit même qu'elle s'était fardée pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne réalise point l'idée que nous nous faisons d'une beauté du Nord. Ses cheveux noirs comme l'encre sont relevés en arrière par des agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n'a rien de modeste ; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein ; [...] J'avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît pas. "
Histoire de ma vie, t. I, p. 30