Zorglub

Publié le 11 juillet 2008 par Porky

J’avoue ne pas connaître précisément Zorglub. Il a l’art de raser les murs et peut-être aussi ses collègues, je n’en sais rien, ce n’est qu’une supposition extrêmement calomnieuse de ma part. Toujours est-il que Gontranix Imprecator, source de ragots très fiable bien qu’il se défende avec acharnement d’appartenir au clan des adeptes du potin, possède sur Zorglub des renseignements fort intéressants. Enfin, pas à première vue. Mais quand on les dissèque…

Zorglub vient travailler en bus. Et il prend le même que Gontranix et Sigismond Bétéhesse. Déjà, on peut noter une particularité concernant ce brave homme : il n’a vraiment pas de chance. Il aurait pu décaler d’un quart d’heure dans un sens ou dans l’autre son départ ; mais non : il a fallu qu’il choisisse ce bus-là, qui part tous les jours à la même heure du même endroit, avec les mêmes voyageurs, pas toujours bien réveillés ou de bonne humeur, mais l’œil suffisamment ouvert pour remarquer –et commenter- son manège.

Zorglub s’assoit toujours à la même place (je ne sais plus laquelle, on me l’a dit, mais le renseignement ne m’a pas paru suffisamment important pour que je le retienne). Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, que, selon la saison, l’aube soit terne, livide, ensoleillée, que la nuit soit sombre, claire, glauque, que le plein jour soit déprimant, torride, blême, Zorglub va s’installer à l’endroit qu’il s’est réservé, même s'il est déjà occupé, quitte à s’asseoir sur les genoux cagneux d’un vieillard cacochyme ou ceux d’une grosse dame à cabas dont la poitrine déborde d’un généreux soutien-gorge. Et comme Zorglub est maigre, maigre, maigre, il disparaît littéralement entre les seins de la dame. (Non, là, j’invente. Sigismond va même prétendre que je suis en plein fantasme. C’est drôle, cher Maître, aurions-nous les mêmes ?...)

Gontranix et Sigismond, bien élevés et courtois, affalés, eux, sur la même banquette, lui disent bonjour. Zorglub répond d’un sourire coincé, d’un hochement de tête, d’un frémissement de ses lunettes, puis serre les cuisses, les jambes et peut-être autre chose, allez savoir. Son visage se détourne vers la vitre, son regard contemple un paysage qui n’a absolument rien d’enthousiasmant (surtout quand vous le voyez tous les jours) et il s’enferme dans un silence que même la voix de stentor de qui-vous-savez n’arrive pas à fracasser.

Sigismond et Gontranix parlent de choses et d’autres. Souvent, l’un lit son journal et l’autre monologue à voix haute sur des sujets non divers et non variés. Zorglub joue l’indifférent. Il ne bouge pas, ne bat pas des cils, respire à peine. A croire que les deux ahuris lui flanquent une frousse monumentale. Même sa moustache n’a pas un seul tressaillement.

La bonté naturelle de Gontranix ne peut résister au spectacle d’une telle solitude intérieure et extérieure. Aussi, un matin, alors qu’il est seul parce que Sigismond Bétéhesse n’est pas venu au rendez-vous, adresse-t-il la parole à Zorglub. Peu importe ce qu’il lui dit : la réponse tombe, monosyllabique, à peine audible. Gontranix insiste. Zorglub est au supplice. Et la séance de torture n’est pas finie.

Le bus stoppe non loin de l’établissement. On descend. Zorglub essaie d’éviter Gontranix pendant les cents mètres qu’il reste à parcourir avant l’entrée du lycée. Nib. Gontranix se dit qu’il faut absolument faire preuve d’amabilité puisque Zorglub trainassouille à cinq mètres derrière lui. Il ralentit le pas, l’attend pour lui parler. Zorglub sue à grosses gouttes.

Ce n’est pas encore l’aube. Le no man’s land herbeux et pierreux qui s’étend devant ce dernier refuge de la culture n’est vaguement éclairé que par une lumière parcimonieuse jaunâtre, glauque. On se croirait dans le prologue d’un film d’horreur. C’est déprimant et Gontranix commence à déprimer. Mais il se reprend : Zorglub marche à ses côtés en silence, l’œil obstinément rivé à terre au cas où un éléphant échapperait à sa vue. Gontranix tend la main vers ce décor de cauchemar : « Il ne manque plus qu’une pute devant l’entrée pour faire de ce lieu un cauchemar intégral », dit-il.

Remarque certes judicieuse mais qui provoque chez Zorglub, outre un tressaillement du corps et de la moustache, un regard hébété et une accélération subite de son allure. « J’ai voulu le décoincer un peu », explique Gontranix quelques heures plus tard à Monsieur de Lavallière. Il parait que c’était de l’humour.

Visiblement, Zorglub n’a pas apprécié. Il s’est engouffré à toute vitesse dans ce qui se prend pour une entrée et Gontranix n’a jamais pu le rejoindre.

Moralité sous forme de dialogue :

Monsieur de Lavallière (après avoir ouï toute l’histoire) – Il est grave quand même ! Et bourré de manies.

Gontranix (docte) – A ce niveau-là, on peut même parler de TOC.

Monsieur de Lavallière – Cela dit, comme façon de décoincer les gens, il y a mieux.

Gontranix (étonné) – Ah bon ? Pourtant cette remarque me semblait pleine de bon sens et de vérité. On dirait vraiment un lieu fait pour le tapinage. N’empêche, ça prouve une chose : essaie d’aider les gens, tu m’en reparleras !